Soeurs

Bernard Minier

 

À mes enfants

 

 

C’est à vingt ans, quand nous avons cru en ce monde, qui n’était rien d’autre que notre avenir.

Pierre MICHON

 

Tous, en quelque partie de leur individu, ils portent, visibles, les stigmates de cette fatalité physiologique qu’est le meurtre… Ce n’est point une aberration de mon esprit mais je ne puis faire un pas sans coudoyer le meurtre, sans le voir flamber sous les paupières, sans en sentir le mystérieux contact aux mains qui se tendent vers moi…

Octave MIRBEAU, Le Jardin des supplices

 

 

Prélude (1988)

 

 

Sœurs

 

Immense, énorme, la forêt s’étendait devant elles…

Vingt-deux heures trente, un tiède soir de juin qui refusait de plonger dans la nuit. Celle-ci était presque complètement tombée à présent, mais pas tout à fait. Pas tout à fait. Il faisait de plus en plus sombre ; cependant, il y avait encore suffisamment de clarté pour qu’on distinguât – comme une tapisserie aux couleurs passées – la mosaïque délicate des feuillages dans la pénombre, les taches blanches et immatérielles des petites fleurs semées sur l’herbe comme du pop-corn, leurs mains pâles et leurs robes claires, évanescentes, flottant tels des fantômes. Sous les arbres, en revanche, il faisait trop noir pour voir quoi que ce soit. Elles se regardèrent, se sourirent – mais leurs cœurs, leurs cœurs affamés et enflammés d’adolescentes battaient bien trop vite, bien trop fort. Elles s’avancèrent entre les troncs des chênes et des châtaigniers, descendirent la pente légère vers le thalweg au milieu des fougères. Se tenant par la main. Pas un souffle d’air, pas la moindre brise, la nuit était parfaitement immobile entre les troncs ; les feuillages ne frémissaient même pas. La forêt avait l’air morte. Très loin, en lisière de bois, un chien aboya dans une cour de ferme, puis un motard fila sur une route, décélérant dans un virage avant de remettre les gaz. L’une avait quinze ans, l’autre seize – mais on les aurait prises pour des jumelles. Mêmes longs cheveux couleur de foin mouillé, même visage étroit, mêmes grands yeux dévorant le visage, même silhouette montée en graine… Elles étaient jolies, indubitablement ; belles même – à leur façon bizarre. Oui, bizarre. Il y avait quelque chose dans leurs regards, dans leurs voix, qui mettait mal à l’aise. Une chauve-souris frôla les cheveux de celle qui s’appelait Alice, laquelle poussa un demi-cri.

— Chut ! fit Ambre, sa sœur aînée.

— Je n’ai rien dit !

— Tu as crié.

— Je n’ai pas crié !

— Si, tu as crié ! Tu as peur ?

— Non !

— Mensonge… Bien sûr que tu as peur, petite sœur.

— Je te dis que non ! protesta la plus jeune d’une voix à peine sortie de l’enfance mais qu’elle essayait de rendre ferme. J’ai juste été surprise.

— Eh bien, tu devrais, décréta Ambre, cette forêt est dangereuse, toutes les forêts le sont.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ici ? rétorqua Alice d’un ton provocateur en regardant autour d’elle.