Sauvages

Nathalie Bernard

 

Avant-propos

 

 

J’ai imaginé que cette histoire se déroulait quelque part au Québec, dans les années 1950. Elle m’a été inspirée par certains témoignages sur les pensionnats autochtones qui ont existé entre 1827 et 1996 dans tout le Canada, dans le but d’assimiler la race et la culture amérindiennes.

 

Le mardi 15 décembre 2015, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a demandé solennellement pardon aux Autochtones du pays au nom de l’État fédéral.

 

J’ai lu, regardé et écouté un grand nombre de témoignages des survivants de ces pensionnats. Ils m’ont profondément émue et je m’en suis largement inspirée pour écrire cette histoire.

Au demeurant, et même si pour moi ils sont bien vivants, je tiens à préciser que ce roman ne met en scène que des personnages et des lieux fictifs.

Nathalie Bernard

 

 

Ma main n’a pas la même couleur que la tienne, mais si je la perce, j’aurai mal. Le sang qui en coulera sera de la même couleur que le tien. Nous sommes tous deux enfants du Grand Esprit.

Standing Bear

 

 

Dedans

 

 

J – 60 (6 h 00)

 

 

Au pensionnat du Bois Vert, l’hiver s’étalait du mois d’octobre au mois de mai avec une température moyenne de moins vingt degrés, autant dire qu’un mur de glace s’élevait entre nous et le reste du monde. Nous étions fin mars. Il faisait toujours froid, mais l’hiver tirait à sa fin et mon temps obligatoire aussi. Je venais d’avoir seize ans, ce qui voulait dire qu’il ne me restait plus que deux mois à tenir avant de retrouver ma liberté.

 

Deux mois.

Soixante jours.

Mille quatre cent quarante heures.

 

Oui, ils m’avaient parfaitement bien appris à compter ici… Mais en attendant que ces jours se soient écoulés, je ne devais pas me relâcher. Il fallait que je continue à être exactement ce qu’ils me demandaient d’être. Je ne parlais pas algonquin, mais français. Je n’étais plus un Indien, mais je n’étais pas encore un Blanc. Je n’étais plus Jonas, mais un numéro.

 

Un simple numéro.

Obéissant, productif et discipliné.

 

Il faisait encore nuit, mais mon horloge interne me réveillait toujours un peu avant que sœur Clotilde n’allume le plafonnier de notre chambre en hurlant : « Debout ! » J’aimais bien ce temps paisible avant le lever. J’avais l’illusion d’une petite parenthèse qui m’appartenait.

– Qui c’est qui mâche ? demanda une voix dans le noir.

– Je parie que c’est encore le numéro quarante-deux qu’a piqué des biscuits aux sœurs ! fit une autre voix plus enfantine.

– Alors ? Qui c’est, merde ? insista la première voix.

– Il va pas te répondre… et il t’en donnera pas non plus…

Le débat fut clos par l’apparition éclair de la sœur.

– Debout ! hurla-t-elle en déversant un flot de lumière sur nous.

Papillonnant des yeux, nos regards se tournèrent en direction du lit du numéro quarante-deux. Ce dernier s’essuyait la bouche avec un air satisfait.

– Quoi ? Vous voulez ma photo ? demanda-t-il à la ronde.