Saufs riverains

Emmanuelle Pagano

 

À la mémoire de Lucien Castanier

 

 

Moins un million et quatre cent mille années

 

 

(prélude)

 

 

Les petits causses viennent de se répandre au fond des vallons de la ruffe. Une fois le relief inversé, ils se présenteront comme des paliers, des marches de basalte entre la future vallée, bientôt creusée, et les vastes plateaux, les grands causses. Nommés Toucou, Auverne, ils se dresseront au premier plan de ma carte personnelle, sans cesse pliée et dépliée, formant une étape géologique entre ma famille paternelle, celle du bas, et ma famille maternelle, celle du haut. Depuis mon point de vue étriqué et romanesque, ma courte généalogie, ils fossiliseront des aires de jeux et de rêveries à ciel ouvert et immense sur mon enfance. Ces hauteurs intermédiaires, par ce livre renversées comme boules de neige artificielle sur ma mémoire, des boules de souvenirs engourdis, sans cesse secouées pour l’écrire, dépasseront néanmoins de loin, et depuis longtemps, ce roman et ma petite vie.

Elles sont tombées en ricochets de la longue coulée éruptive qui remonte jusqu’au centre de ce qu’on appellera France et s’échoue dans la mer, sculptant la côte en créant îlots, criques, grèves et falaises, déposant des petits rochers noirs qui pointeront au-dessus des vagues, entre lesquels une vie sous-marine effervescente démentira le calme apparent de l’eau presque étale et si claire, à peine moussante au rivage repu de sable grossier et sombre sur la plage de la Grande Conque.

Ma sœur et moi étendrons là nos serviettes, les joues chaudement enfouies, nos jeunes visages tournés l’un vers l’autre, se touchant presque, prenant des empreintes de miettes magmatiques multimillénaires en creusant leur lit dans cette pouzzolane mâchouillée par les embruns, moins moelleuse, malgré le coton humecté de nos salives bavardes, que les calcaires finement croqués des plages plus fréquentées alentour. Dans l’écoute distraite de la mer touillant ses richesses minérales au rythme de nos propres palpitations, nos bouches s’entrouvriront sur les derniers bruissements de nos tracas adolescents, des confidences tremblantes qui se perdront bien vite dans les débris de la roche érodée par l’eau salée. La coulée plonge ses chaudes griffes basaltiques dans les diaphanes fonds marins, où, étouffant sous nos désirs précoces multipliés par les hautes bordures volcaniques entourant nos secrets et nos émois, nous pourrons nous aussi nous rafraîchir. Nous préférerons cette plage aux autres à cause de ces parois arrondies retenant la chaleur et décourageant les touristes en éloignant l’eau d’une marche périlleuse. Bercée par l’écho des vagues contre la courbe du volcanisme récent, je penserai ne jamais quitter cet arc obscurci, notre littoral, mon à peine petite sœur, notre efflorescente jeunesse.

 

La lave, remontée du manteau terrestre, a emprunté les fissures naturelles de la ruffe. Elle s’est hissée en elle, l’a débordée, s’est épanchée de préférence dans les dépressions. La protection magmatique fera défaut à la ruffe restée en relief et qui n’a pas été recouverte par la coulée basaltique, plus résistante à l’usure des éléments que les alluvions nues : lorsque l’érosion reprendra, elle sera plus forte sur les parties qui étaient précédemment en hauteur, et les dépôts volcaniques deviendront des sommets.