SAS T.200 ; la vengeance du Kremlin

Gérard de Villiers

 

PROLOGUE

Rem Tolkatchev en avait les yeux humides de larmes.

L’émotion.

Il relut pour la troisième fois le dernier ukase de Vladimir Vladimirovitch Poutine qu’un planton venait de déposer dans son petit bureau du korpus 14, dans l’aile sud du Kremlin.

Le président de la Russie venait d’ordonner la création d’une unité spéciale au sein du GRU, le service de renseignement militaire du pays, chargée de résoudre toutes les « situations sensibles » par l’extermination illégale de qui que ce soit que le Kremlin considérait comme « posant une menace aux intérêts nationaux de la Russie ».

Les membres de cette unité spéciale pourraient opérer illégalement dans le monde entier, se rendant sur les territoires de pays « ciblés » pour y tuer quiconque le Kremlin considérait comme un ennemi « politique » ou même « économique ». Même si ceux-ci n’étaient pas sous le coup d’une sanction officielle du gouvernement russe.

C’était le retour du SMERSH, l’organisation chargée d’assassiner les opposants du temps de l’Union soviétique.

Une tâche que Rem Tolkatchev, doté de moyens sans limites, avait poursuivie au cours des années, avec l’aide des différentes agences de sécurité russes. Désormais, le président « officialisait » son rôle discret et pourtant bien utile. Il n’en éprouvait aucun orgueil et continuerait à agir dans l’ombre, mais il se sentait presque désormais investi d’une mission divine.

Mentalement, il bénit Vladimir Vladimirovitch Poutine et se promit d’aller à la cathédrale du Christ-Sauveur prier pour lui.

Cet ukase était le dernier clou enfoncé dans le cercueil de l’ignoble Boris Nikolaïevitch Eltsine, l’homme qui avait démantelé par pans entiers l’Union soviétique. Désormais, tout redevenait comme avant. Le « pouvoir vertical » tenait entièrement le pays. C’était l’URSS sans le communisme dont personne n’avait plus rien à faire, un pouvoir dissimulé dans une main de fer. La mise au pas des derniers opposants allait s’accélérer.

Rem Tolkatchev eut l’impression pendant quelques secondes que son modeste petit bureau était aussi solennel que la salle du Conseil de sécurité du Kremlin aux murs décorés de tapisseries des Gobelins exaltant des thèmes patriotiques.

Pourtant, bien qu’il soit un des rouages les plus importants de la machinerie présidentielle, la porte de son bureau ne portait aucun signe visible, même si son épaisseur et la sophistication de son digicode d’accès indiquaient un lieu stratégique. Les rares personnes au courant de son existence l’appelaient le bureau des osobskié papski 1.

Personne n’aurait pu dire depuis combien de temps Rem Tolkatchev était là. On avait l’impression de l’avoir toujours vu dans cette aile du Kremlin, ce qui n’était pas entièrement faux. Depuis plus de vingt ans, il avait servi sans états d’âme tous les « tsars », de Gorbatchev à Vladimir Poutine.