SAS T.117 ; tuerie à Marrakech

Gérard de Villiers

 

CHAPITRE PREMIER

 

Une voix rauque brisa le silence de la nuit, interpellant les habitants endormis de la médina de Marrakech pour la plus grande gloire d’Allah, le Tout-Puissant et Miséricordieux.

Wa lillahi el machreq wa el maghreb.

John Melrose ouvrit les yeux, surpris. Il faisait encore nuit noire. La voix continuait, ciselant d’intonations graves ou aiguës la sourate du Coran ; d’une intensité absolue, en l’absence de tout autre bruit. C’était celle du Fiqh de la mosquée voisine de Bab Doukkala. Cette prière d’Al Fajr était facultative, mais la gloire de Dieu n’attendait pas, pour les Vrais Croyants...

John Melrose essaya sans y parvenir de se rendormir. La voix puissante du Fiqh, amplifiée par un puissant haut-parleur, traversait les volets de bois et les épais rideaux damassés, comme pour l’atteindre, lui, particulièrement.

Il resta immobile dans l’obscurité, les yeux ouverts. La sourate était interminable. Régulièrement, la voix semblait s’éteindre, libérant un espace de silence, puis elle repartait de plus belle, dans une stridence renouvelée, réveillant quelques milliers de personnes, croyants et incroyants. La vieille médina de Marrakech comptait une demi-douzaine de mosquées, mais les autres Fiqhs attendaient les premiers rayons du soleil pour appeler les fidèles à la prière du matin, Al Sobh. La sourate, psalmodiée d’une voix monocorde, martelait méthodiquement les neurones de John Melrose. Il avait beau être accoutumé aux pays musulmans, l’irruption, à la lisière du sommeil, de cette complainte puissante et austère l’agressait et le rendait nerveux. Il réprima une folle envie de se lever, de prendre un des fusils utilisés pour la chasse aux bécasses à Taroudant, et de tirer sur le minaret de Bab Doukkala. Abominable sacrilège qui ferait paraître péchés très véniels les « crimes » de Salman Rushdie. Il imagina une foule déchaînée et vociférante prenant d’assaut, sauvagement, la maison où il se trouvait. Pour un agent de la Central Intelligence Agency, ce serait une fin ignominieuse. Politiquement trèsincorrecte...

Bercé par ce fantasme sulfureux, il referma les yeux mais ne parvint pas à retrouver le sommeil. Il s’étira et son flanc toucha involontairement celui de la femme qui dormait à côté de lui. Elle, le Fiqh ne l’avait pas réveillée.

Mais Dalila Villanova était algérienne. Devenue espagnole grâce au coup de foudre d’un banquier madrilène, puis sa veuve, à la suite d’un providentiel accident de montagne, elle n’arrivait pas à dépenser une fortune tombée miraculeusement du ciel à la mort de son mari. Elle meublait une quarantaine épanouie par des coups de cœur à répétition dont John Melrose était le plus récent bénéficiaire. Il est vrai que depuis l’âge de quatorze ans, sa mère lui répétait qu’elle avait le feu au cul.

Dans son sommeil, elle s’allongea sur le côté, logeant sa croupe contre le ventre de son amant, légèrement en chien de fusil. Ses fesses rondes, fermes et chaudes, appuyèrent sur le sexe endormi de John Melrose, avec l’insistance innocente du sommeil, et elle émit un léger soupir. Machinalement, il passa un bras autour de sa taille, puis remonta, emprisonnant entre ses doigts un sein en poire, raffermi par une intelligente chirurgie esthétique farouchement niée. Dalila Villanova s’obstinait à prétendre que l’arrogance de sa lourde poitrine n’était due qu’à des ablutions répétées à l’eau de rose et à des massages à la glaise dispensés par une vieille rebouteuse de la médina.