Le malheur du bas

Daniel Picouly

 

À Geneviève Combas Boteilla

 

 

« On ne peut vivre longtemps dans la frénésie. La tension était trop forte en ce monde qui promettait tant, qui ne donnait rien. »

Georges Perec, Les Choses.

 

 

Le petit Thomas n’avait pas eu le temps de finir sa compote. Sa mère ne lui avait laissé aucune chance. La vitesse à laquelle le poison s’était diffusé dans son sang lui avait simplement permis de ne pas trop souffrir au moment de mourir. Seul le corps de Marie était resté droit, solidement enfoncé dans le dossier de sa chaise, la tête basculée vers l’arrière. Sûrement avait-elle lutté pour qu’on le remarque. Laurent avait été le premier servi. En découvrant ces trois corps livides et figés autour de la table, peu de personnes auraient pu imaginer la chaleur des rires envahir la pièce quelques secondes avant que le drame ne se produise.

Marie n’avait éprouvé aucun remords et, en dehors de son geste final, il n’y avait aucune trace de violence physique. Chaque objet était resté à sa place habituelle, les odeurs épicées et aigres du repas flottaient encore dans la cuisine, les serviettes en tissu à peine tachées, la carafe d’eau fermement posée au centre de la table. Toujours installé sur son rehausseur, le visage de l’enfant s’était renversé dans son assiette contenant les derniers restes qu’il ne voulait pas finir. Ses petits doigts potelés pendaient dans le vide. Les poings de Marie étaient, eux, posés à plat. Il n’avait existé qu’un seul drame dans sa vie, suffisamment fort pour passer à l’acte. Son visage semblait enfin apaisé. Ses traits s’étaient relâchés, son corps entièrement libéré de toute souffrance inutile. Elle était enfin devenue la femme de la situation. Une de celles qui parviennent à maîtriser leur propre histoire. Son mari avait beaucoup souffert. Il avait senti ses poumons se remplir de sang, sa respiration ralentir et son larynx se bloquer par les convulsions de sa chair humide. Tombé de sa chaise, il avait rampé pendant de longues minutes, crachant des litres de sang et de vomi sur le carrelage blanc de la cuisine. Mais il n’était pas mort. Seul survivant, il fut évacué quelques heures plus tard en urgence, toujours entre la vie et la mort. Durant les premières secondes de ce chaos infernal, sa femme, qui n’avait pas encore touché à son repas, l’avait regardé s’effondrer à terre, avant de donner les premières cuillerées empoisonnées à son fils. Elle ne voulait pas d’effusion de sang. Du sang, il y en avait eu assez. L’empoisonnement lui avait paru l’idée la plus judicieuse. Le téléphone de Laurent avait continué à vibrer sur le comptoir de l’entrée. Peut-être aurait-il su la vérité avant d’engloutir sa première bouchée.

Le quartier de Charonne avait été bloqué par les forces de police. Une simple précaution. Les enquêteurs avaient rapidement compris ce qu’elle avait fait. Les deux corps furent détachés de leur chaise. La raideur des membres avait obligé les médecins légistes à les détendre par une injection avant de les emballer dans les housses sous les regards sidérés des voisins de palier.