Nous qui n'étions rien

Madeleine Thien

 

 


Pour ma mère, mon père, Katherine et Rawi

 

 

ARBRE GÉNÉALOGIQUE

 

 

PARTIE I

Je m’interroge : notre vie d’homme compte mille chemins merveilleux, mais combien en empruntons-nous ?

ZHANG WEI,

Le vieux bateau

 

De toutes les scènes qui couvraient les parois des grottes, les plus riches et les plus complexes décrivaient le paradis.

COLIN THUBRON,

L’ombre de la route de la Soie

 

 

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En un an, mon père nous a quittées deux fois. La première pour mettre fin à son mariage, la seconde en s’enlevant la vie. Cette année-là, en 1989, ma mère est allée à Hong Kong pour enterrer mon père dans un cimetière près de la frontière chinoise. Puis, effondrée, elle s’est empressée de rentrer à Vancouver, où j’étais restée seule. J’avais dix ans.

Voici ce dont je me souviens :

Mon père a un visage beau et sans âge ; c’est un homme bon mais mélancolique. Il porte des lunettes à monture invisible ; ses verres semblent flotter devant lui comme de très fins rideaux. Ses yeux, brun foncé, sont prudents et incertains ; il n’a que trente-neuf ans. Mon père s’appelle Jiang Kai et il est né dans un petit village en bordure de Changsha. Plus tard, quand j’ai su qu’il avait été un pianiste célèbre en Chine, j’ai pensé à la manière dont ses doigts tapotaient la table de cuisine et parcouraient les comptoirs et les doux bras de ma mère jusqu’au bout de ses mains, ce qui la rendait folle de rage, et moi, de joie. C’est lui qui m’a donné mon nom chinois, Jian Li-ling, et mon nom anglais, Marie Jiang. Je n’étais qu’une enfant quand il est mort, et les rares souvenirs que je possédais, si fragmentaires et imprécis fussent-ils, étaient tout ce que j’avais de lui. Je ne m’en suis jamais départie.

Pendant ma vingtaine, au cours des années difficiles qui ont suivi la mort de ma mère, j’ai consacré ma vie à l’observation des nombres, aux conjectures, à la logique et aux preuves, les outils dont nous, mathématiciens, disposons pour interpréter mais aussi décrire le monde. Depuis dix ans, je suis professeure à l’université Simon Fraser, au Canada. Les nombres m’ont permis d’aller et venir entre l’incroyablement grand et le magnifiquement petit, de mener une existence loin de mes parents, de leurs histoires et rêves insatisfaits ainsi que des miens – c’est du moins ce que je croyais alors.

Il y a quelques années, en 2010, je marchais dans le quartier chinois de Vancouver lorsque je suis passée devant une boutique où on vendait des DVD. Je me souviens qu’il tombait des cordes et que les trottoirs étaient déserts. De la musique de concert s’échappait de deux énormes haut-parleurs devant le commerce. Je connaissais la musique, la Sonate pour piano et violon no 4 de Bach. Elle m’a happée avec la même fermeté que si quelqu’un m’avait tirée par la main. Le contrepoint, qui retenait ensemble le compositeur, les musiciens et même le silence, la musique, avec ses vagues tourbillonnantes de douleur et d’extase, tout était exactement comme dans mon souvenir.