Nous, les vivants

Olivier Bleys

 

À mon oncle Alain

 

 

USPALLATA

 

 

En Argentine, dans la province de Mendoza, près du Chili où mène un tunnel d’altitude, au fond d’une vallée frangée de hauts sommets, voici la petite station climatique d’Uspallata.

Sans la route numéro 7 qui l’emprunte, la route numéro 149 qui en part, probablement Uspallata n’aurait jamais été. Son avènement, cette bourgade de trois mille cinq cents âmes le doit aux voitures, et aux aménagements que suscite en tout lieu le recoupement des voies de circulation.

Uspallata dispose de quatre hôtels, de six pompes à essence, de quelques gargotes qui servent une tambouille à laquelle les automobilistes préfèrent les sandwichs réfrigérés des stations-service. On s’y arrête par commodité, pour faire une pause ou le plein. La dépanneuse vous y laisse le temps de la réparation, ou avant qu’un autobus (pas de gare ni d’aérodrome dans ce bout du monde) ne vous emporte vers des régions plus civilisées.

De la ville franchie à toute allure, conducteurs et passagers se rappellent peu de choses : le lit très large d’une rivière à sec, des devantures de boutiques aux horaires indolents. Ou bien, s’ils ont marqué l’arrêt, les toilettes frustes de l’office de tourisme qui sont les seules publiques à des kilomètres à la ronde. Des voyageurs ont goûté le café couleur cambouis, épais et marneux, que pisse à l’oblique le percolateur chinois de la blanchisserie. Ils l’ont regretté.

 

Uspallata, ce sont d’inflexibles lignes droites bordées de peupliers, le long desquelles cahotent des pick-up au camouflage de poussière.

Les habitants qui roulent au pas se saluent, la main au chapeau (en fait, trois doigts à la visière de leur casquette, à l’effigie tantôt d’une équipe de football tantôt de la bière Dowel brassée dans la région). Il est tout un langage dans leurs faibles accélérations suivies de durs coups de freins, dans ce peu de vitesse mais beaucoup de bruit et de fumée.

On reconnaît l’Uspallatais à sa conduite lente et débonnaire. L’étranger, lui, se trahit par une allure véloce et des dépassements fébriles – du moins jusqu’à la redoutable fondrière, profonde comme une baignoire, qui s’est creusée à l’angle de la nationale 7 et de la rue Barauca.

Par temps sec, le trou voilé de poussière échappe à l’attention des conducteurs. Quand des averses, rares mais copieuses, douchent la région, elles le remplissent à ras bord. Il prend alors l’aspect d’une simple flaque : nul ne soupçonne la cuvette d’un demi-mètre béant sous la surface.

Les habitants ont baptisé « nombril de Dieu » ce nid-de-poule que la voirie municipale tarde étrangement à combler. On ne compte plus le nombre d’essieux tordus et de pneus crevés par sa faute. Accusées de négligence et d’exposer la vie d’autrui, les autorités invoquent des urgences pires comme le pont sur la rivière près de s’effondrer, ou l’alarmante vétusté du réseau de distribution de gaz, telle qu’en maints endroits, des bandages de caoutchouc assurent seuls l’étanchéité des tuyaux.