Murmurer à l'oreille des femmes

Douglas Kennedy

 

Elle a été la première fille que j'aie regardée pour de bon. Il y en avait d'autres dans ma classe, mais elle, c'était différent. Elle m'a fait tourner la tête. Ma tête de garçon de sept ans.
Notre rencontre a eu lieu un matin d'octobre. Comme d'habitude, mon père et moi attendions le bus de mon école au coin nord-ouest de la 19e Rue et de la Deuxième Avenue, pratiquement à l'ombre de ce que ma mère, en vraie New-Yorkaise qu'elle était, appelait « notre immeuble ». La réalité était un peu moins grandiose : nous louions un quatre-pièces au onzième étage de cet immeuble. Nous étions quatre dans ces soixante mètres carrés : mes parents, mon petit frère, alors âgé de quatre ans, et moi.
Papa avait trente-cinq ans. Irlandais de Brooklyn, fervent catholique même s'il n'était pas pratiquant. Enrôlé dans les marines pendant la guerre, il avait débarqué un jour sur un petit bout de terre dans le Pacifique nommé Okinawa, encore adolescent, en compagnie de cinq des copains du quartier popu­laire qui avait été jusqu'alors leur univers. Il avait été le seul des six à revenir vivant à New York. Des dizaines d'années plus tard, un soir où il avait atteint un état d'ébriété particulièrement prononcé, il me confierait qu'il ne comprenait toujours pas pourquoi c'était lui qui avait été épargné.
Il était devenu un employé de bureau. Le gamin issu d'un milieu prolétaire s'était réinventé sous la forme de M. Costard-Cravate, M. Brooks Bro­thers, M. Mari-et-Père, et il continuait à se deman­der ce qui l'avait poussé à s'enfermer dans une telle impasse domestique, une vie conventionnelle qui le faisait étouffer. « Juste après la guerre, ils proposaient aux soldats démobilisés des terrains gigantesques en Alaska, m'a-t-il raconté la même nuit trop arrosée de la fin des années 1990 pen­dant laquelle il avait reconnu son sentiment de culpabilité d'unique survivant. J'aurais dû sauter sur l'occasion. Ou bien j'aurais dû réussir ma pre­mière année d'études à Columbia. Je serais méde­cin dans un endroit agréable, maintenant. Pas ici. Pas cette vie... »
Quand sa carrière rêvée n'a plus été qu'un lam­beau de souvenir même pas vécu, le thème du regret est devenu sa rengaine et, dans ces moments qui s'embrumaient dès le quatrième martini, il paraissait partir complètement à la dérive, dépourvu du lest qui aurait pu lui permettre de maintenir le cap. Cependant, en ce translucide matin d'oc­tobre 1962, il était impeccable, prêt pour une nou­velle journée au bureau. Comme tous les cadres de son temps, il portait un feutre à la Bogart et un trench-coat couleur tabac. Je le revois encore une Pall Mall, sa marque de cigarettes préférée, vissée entre ses lèvres, serrer et desserrer les poings sur le trottoir, aspirer la fumée avec une farouche déter­mination. Soudain, son double est apparu devant lui : même costume à rayures, même gabardine, même chapeau, sauf qu'il tenait par la main non pas un garçon de sept ans mais une petite fille, « cette » petite fille. En m'apercevant, elle s'est aussitôt réfugiée derrière les jambes de son père, passant la tête de côté de temps en temps pour attraper mon regard.
-—  'jour, a fait mon père.
-—  'jour, a répondu l'autre papa. Vous avez regardé JFK hier soir ?
-—  Comme tout le monde.
-—  Il paraît que l'armée à été placée en alerte DEFCOM 3. Vous savez ce que ça signifie, j'ima­gine ?
-—  United States Marine Corps, 1942-1945, a récité mon père d'un ton sec en guise de réfé­rence. Je sais ce que signifie DEFCOM 3.
-  À partir de maintenant, c'est le poker nucléaire.
-—  Oui, mais c'est nous qui avons la main.
-—  Dans une crise nucléaire, personne ne l'a.
-—  On a la main, je répète, a répliqué mon père avec une inflexion presque menaçante dans la voix.
La petite fille a écarquillé les yeux à ce brusque accès de colère, puis s'est à nouveau cachée derrière le trench London Fog paternel.
-—  Eh, je voulais pas vous fâcher...
-—  Bien sûr que non.
Il a dit ça d'une manière qui indiquait claire­ment que, pour lui, la conversation était terminée. Un car scolaire qui n'était pas le mien s'est arrêté devant nous. L'homme a conduit la petite fille à la portière et s'est penché pour qu'elle le serre dans ses bras. Comme j'aurais voulu monter dans ce bus avec elle ! Est-ce qu'elle s'en est rendu compte ? Est-ce la raison pour laquelle, juste avant de grim­per les marches, elle s'est retournée vers moi et m'a cherché des yeux tandis qu'un léger sourire passait sur ses traits ? Quelques secondes plus tard, elle était partie.
C'est seulement toutes ces années plus tard, lorsque cette scène est brusquement revenue sur l'écran qui s'allume et s'éteint quand bon lui semble quelque part dans ma tête, que je me suis surpris à penser que ce demi-sourire et la volte-face qui l'avait suivi allaient résumer toute ma vie sentimentale à venir. C'était, à un âge précoce, l'apprentissage de la nature insaisissable de ce qui vous charme et vous envoûte.
-—  Tu connais son père ? ai-je demandé au mien.
-—  Jamais vu cet enfoiré avant aujourd'hui. Alors, il est passé où ton fichu bus ?
J'ai senti mes épaules s'affaisser. À l'époque déjà, courber l'échiné était ma réaction pavlovienne dès que j'étais atteint par les ondes de l'irascibilité paternelle. Cela ne lui a pas échappé.
-——  Je t'ai dit deux cents fois de te tenir droit, m'a-t-il lancé. Surtout maintenant que tu as une petite amie.
Le car de ramassage est arrivé. Quand la por­tière s'est ouverte, mon père m'a serré l'épaule tout en détournant la tête.
-—  Peut-être que je ne te verrai pas ce soir. Ça se pourrait que je sois ailleurs. Passe une bonne journée à l'école, OK ?
-—  Ce qu'il a dit tout à l'heure, c'était vrai ? Il va y avoir une guerre ?
Fouillant sa poche à la recherche de son paquet de cigarettes, il a coincé une nouvelle Pall Mall entre ses dents.
-—  S'il y en a une, elle sera courte, a-t-il pro­phétisé.
Sur ce, il m'a poussé gentiment mais ferme­ment vers le marchepied du bus. Je suis monté à l'intérieur, j'ai trouvé un siège en surplomb du trot­toir, mais avant que j'aie pu lui faire un signe de la main il s'était déjà retourné et s'était fondu dans la masse d'imperméables marron et de chapeaux à la Bogart qui remontaient la Deuxième Avenue pour rejoindre le monde du travail.
Ce jour-là, tous les enseignants se parlaient à voix basse, échangeant leurs appréhensions et leurs espoirs hors de portée des oreilles enfan­tines. Comme toujours, ma classe a parcouru en groupe trois pâtés de maisons pour se rendre au terrain de jeux du Tompkins Square Park, un espace que nous partagions avec les poivrots et les camés du quartier. Pour nous rendre là-bas, on passait devant des armureries, des cafés tenus par des Russes émigrés, des synagogues, et une pâtis­serie ukrainienne dont le patron avait coutume d'haranguer ses clients dans une langue qui aurait dû nous paraître étrangère, à nous autres gamins du bas de Manhattan, mais qui faisait intégrale­ment partie de notre paysage urbain, tout comme les clochards affalés sur les bancs du parc et les filles aux bras constellés de piqûres d'aiguille qui arpentaient le trottoir.
En continuant vers l'est, tandis que nous appro­chions des avenues désignées par des lettres de l'alphabet, Pam Casper s'est glissée à côté de moi. C'était une voisine mais ses parents étaient riches et possédaient une grande maison de ville à Irving Place, où j'allais souvent jouer après les cours. Pam, qui me considérait comme un « ami spé­cial », devenait très possessive si quelqu'un tentait de détourner mon attention d'elle. Elle avait des cheveux bouclés, des lunettes rondes de grand-mère, et elle affectionnait les maillots de gymnaste, éléments qui promettaient de faire d'elle la baba cool new-yorkaise typique. Aux récréations, elle ne me lâchait pas d'une semelle.
-—  Mon père dit que les Russes ne nous atta­queront pas, m'a-t-elle annoncé. Parce que sinon, on devra les attaquer, nous aussi, et tout le monde mourra.
-—  Eux, ils mourront, pas nous, est intervenu Pablo Laprelie.
Son grand-père était un peintre mexicain réfu­gié à New York, et lui-même avait déjà les che­veux longs d'un artiste et l'air évaporé d'un futur adepte de la fumette.
-—  Je ne te parlais pas, à toi, l'a rembarré Pam.
-—  C'est le pays de la liberté, je parle si j'en ai envie, a rétorqué Pablo. Ils vont mourir, et pas nous, parce que mon père a dit qu'on va instal­ler un immense bouclier dans le ciel au-dessus de l'Amérique, et alors tous les missiles russes seront bloqués par lui.
-—  C'est ridicule, a assené Pam.
Quelque vingt ans plus tard, cependant, en écoutant notre Président-acteur du moment avan­cer la même idée sous un intitulé ronflant, « Ini­tiative de défense stratégique », je n'ai pas pu m'empêcher de penser que, du haut de ses sept ans, Pablo Laprelie avait été un visionnaire dans ces élucubrations cosmo-militaristes.
-—  Tout à l'heure, tu veux venir jouer chez moi ? m'a demandé Pam.
Tout ce que je désirais, en vérité, c'était revoir la fille que j'avais croisée le matin. Même si elle s'était montrée distante et avait feint la timidité, j'étais sérieusement intrigué. Et aussi un peu fati­gué par les manières envahissantes de Pam, à vrai dire. C'était là encore un élément qui allait définir par la suite mon comportement amoureux : plus une femme me rechercherait, plus je serais attiré par une autre dont l'attitude laisserait entendre qu'elle était inaccessible.
-—  Il faut que je demande à maman en rentrant, ai-je répondu diplomatiquement.
À mon retour à l'appartement en fin d'après-midi, j'ai trouvé ma mère dans tous ses états. Elle faisait les cent pas dans le salon, n'ayant par ailleurs jamais été capable de rester en place très longtemps, et de grosses larmes roulaient sur son visage. Dès qu'elle m'a vu entrer, elle a sangloté.
-—  Ton père nous abandonne !
-—  Quoi ? ai-je fait, absolument effaré.
— - Il m'a appelée en arrivant au bureau. Il a dit... Il a dit que le monde n'existera peut-être plus la semaine prochaine, et que donc il ne voyait pas pourquoi il rentrerait ce soir dans un endroit qu'il ne supporte plus.
-—  Je ne comprends pas...
Ce n'était pas tout à fait exact. En réalité, j'en­trevoyais ce qu'elle essayait de m'expliquer et cette perspective me flanquait une peur bleue. Parce que cela signifiait que j'allais me retrouver prati­quement seul avec elle, et ma mère...
Elle venait d'avoir trente-trois ans. C'était la fille d'un tailleur de diamants et d'une yenta qui, sans doute par déformation professionnelle, avait voulu faire d'elle une parfaite future épouse et ne lui avait donc jamais laissé un instant de paix. Elle l'avait envoyée dans les meilleures écoles de New York, puis dans une université assez prestigieuse. Ma mère avait eu une courte carrière de journaliste à la télévision et dans des magazines avant que ma nais­sance, ainsi que les mœœurs de l'époque l'exigeaient, lui fasse renoncer à ses ambitions et la cantonne à son rôle de mère. C'était une femme intelligente, pleine de vivacité et de curiosité artistique, mais qui ignorait qui elle était et ce qu'elle aurait voulu être. Un constat qu'elle n'exprimerait cependant que tardivement, un soir autour de son soixante-dixième anniversaire où, en veine de confidences comme mon père, elle me déclarerait qu'elle n'avait jamais maîtrisé le cours de sa vie.
-—  Il va nous laisser...
Cette fois, la nouvelle est venue dans un glapis­sement, après lequel elle s'est ruée dans la salle de bains dont elle a claqué la porte derrière elle et ouvert tous les robinets, ce qu'elle faisait chaque fois - et c'était souvent - qu'elle voulait nous cacher sa détresse. Toujours sous le choc, je suis allé dans la chambre que je partageais avec mon petit frère. Il était occupé à empiler les uns sur les autres des cubes portant les lettres de l'alphabet. Son seul commentaire a été :
-—  Maman, elle pleure encore.
Après quoi, il s'est de nouveau concentré sur sa pyramide de lettres. Un moment plus tard, ma mère a quitté son refuge, tout sourire.
-—  Que dirais-tu d'un peu de lait au choco­lat ? m'a-t-elle demandé, et on n'a plus évoqué le sujet du départ imminent de mon père de toute la soirée.
Je me suis couché à huit heures, comme de cou­tume. Depuis mon petit lit, je distinguais la sil­houette de ma mère baignant dans la lueur grisâtre du poste de télévision. Des voix métalliques sor­taient de l'unique haut-parleur, s'interrogeant sur la probabilité d'une catastrophe universelle dans les jours à venir. Je me suis laissé emporté par le sommeil. Peu après le lever du jour, je suis allé boire un verre d'eau à la cuisine. Mon père était assis dans le recoin du petit-déjeuner, une Pall Mall allumée à la bouche, les mains serrées autour d'une tasse de café, contemplant en silence l'aube envahir Manhattan.
-—  Tu es là...
Sans détourner son regard de la ville et du monde au-delà, il a dit :
-—  Je suis là.
Quelques minutes plus tard, ma mère était debout. En m'aidant à endosser mon uniforme d'écolier, elle a murmuré :
-—  Papa est revenu pendant que tu dormais. Tout va bien, maintenant.
Dix minutes se sont encore écoulées, et je les ai entendus se disputer dans la cuisine. Cinq de plus et mon père me poussait vers la porte de l'appar­tement tandis que ma mère, comme s'il ne s'était rien passé, lui demandait à quelle heure il voudrait dîner le soir.
-—  Sept, ça ira.
Nous sommes descendus. Dans l'ascenseur, j'ai levé les yeux vers lui.