Mer blanche

Roy Jacobsen

 

I

 

 

1

 

Le poisson apparut en premier. L’homme n’est qu’un invité tenace de la mer. Le contremaître entra et demanda aux filles si certaines d’entre elles savaient découper le poisson, car un banc de morues que l’on n’attendait pas venait d’arriver. Ingrid leva la tête du tonneau de harengs et posa le regard sur le quai où des flocons de neige dansants disparaissaient dans la charpente noire, elle s’essuya les mains sur son tablier, suivit l’homme dans l’atelier de salage et se plaça à côté du banc de découpe et d’un bac de poissons nettoyés. Ils se dévisagèrent. D’un mouvement de la tête, il désigna le couteau sur la table, qui ressemblait à une petite hache.

Elle prit une morue d’une aune dans le bac et la déposa sur le banc, coupa le collier, souleva l’opercule des branchies et découpa l’arête centrale de la tête au ventre, pratiquant l’incision jusqu’à la nageoire caudale, elle trancha l’arête centrale au niveau de l’anus, coupa l’arête également du côté droit et l’enleva comme si elle ouvrait d’un coup une fermeture éclair rouillée, et elle se retrouva avec l’arête dans la main gauche, immobile ; le poisson avait l’air d’une aile blanche sur le banc ensanglanté, prêt à être lavé et mis dans la saumure, prêt à être salé, mis à sécher, nettoyé, empilé et vendu en tant que cet or d’un blanc ivoire qui avait maintenu en vie ces côtes affamées depuis huit cents ans, depuis la première fois qu’il avait surgi dans un manuscrit.

« Fais voir le dos. »

Ingrid retourna le squelette dans sa main droite afin de cacher la coupure qu’elle s’était faite entre le pouce et l’index.

« Tout propre. »

Elle ajouta qu’elle pourrait rester tant qu’il y aurait du poisson, on ne savait jamais, à l’automne…

« Oui, mais il faut que tu te trouves des gants. »

Ingrid regarda son sang qui se mêlait à celui du poisson, pour former une goutte qui tomba à l’instant où le contremaître lui tourna le dos pour entrer dans son bureau avec ses semelles en caoutchouc qui gargouillaient.

Ingrid rêvait de partir, de regagner Barrøy, mais nul ne peut vivre seul sur une île, et il n’y avait personne là-bas, pas un homme ni une bête, Barrøy était vide et déserte, elle n’avait même pas été visible depuis la fin octobre, et elle ne pouvait pas non plus rester sur la Grande Île.

 

Elle découpa du poisson dix heures par jour, tenant le même rythme que deux saleuses. Au bout d’une semaine, elle ne pouvait plus s’endormir dans le grenier glacé de la tonnellerie, où elle était couchée avec Nelly et deux filles de l’intérieur du pays venues ici à cause de la guerre. Elles firent comme si elles ne pleuraient pas chaque soir, elles vidaient le hareng, le découpaient, le salaient dans des tonneaux, ajoutaient de la saumure et buvaient de l’ersatz de café, elles salaient, dormaient, se débarbouillaient un soir sur deux à l’eau froide, se lavaient les cheveux une fois par semaine, également dans une eau froide et couleur rouille sous un ciel d’écailles de hareng étincelantes, et Ingrid découpait la morue comme un homme.