Manhattan chaos

Michael Mention

 

À celui qui gagne quand je triche.

 

 

« Ce que je sais, c’est que l’année après ma naissance, une violente tornade ravagea Saint Louis. J’ai l’impression d’en avoir un souvenir vague – quelque chose au tréfonds de ma mémoire. Ça explique peut-être que j’aie parfois mauvais caractère – cette tornade a laissé en moi une partie de sa violente créativité. Peut-être m’a-t-elle légué un peu de la force des vents. Il faut du souffle pour jouer de la trompette. »

Miles Davis

(Miles, l’autobiographie, 1989)

 

 

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13 juillet 1977,

312 West 77th Street, New York

 

Sivad.

C’est son nom, j’ai mis du temps à le comprendre. Pourtant, ce n’est pas nouveau, il était là dès ma naissance. Je suis Gémeaux, j’ai toujours été deux. Intello et con, timide et grande gueule, clean et trash.

Sivad.

Alors, c’est comme ça que je l’ai appelée. L’intro de mon live au Cellar Door, il y a sept ans. Fallait bien trouver un titre. Les majors aiment ça, nommer les morceaux, les disques, c’est plus facile pour vendre.

« Sivad », « Davis »… OK, c’est nul, mais je m’en fous. L’important, c’est le son. La musique. La batterie de Jack et son roulement, qui résonne dans la salle. Le public exulte, quand Mike enchaîne à la basse. Lentement, avec l’aplomb d’un bulldozer. Keith calque son orgue démoniaque, rejoint par John et sa guitare, Airto et ses percus. La rythmique s’installe, m’enlace. Trompette en main, j’observe mes gars. Ils se donnent à fond et tout ça, c’est pour moi. Moi, leur dieu. Ils sont bons – très bons, même – et pourtant, ça ne va pas. Trop fort, trop lourd, alors que je leur avais dit de jouer cool. Hard, mais cool. C’est pourtant pas compliqué.

Je vais leur montrer, moi. D’un pied ferme, j’active ma wah-wah, et mon corps, ma trompette s’électrisent. Une note, et j’enterre le jazz. Encore. Tuer le père, le profaner pour qu’il renaisse et crève à l’infini. Je persiste, voûté. Avant, je jouais vers les cieux. Maintenant, c’est vers le sol. Racines. Afrique. Percus, puis la basse. Elle, toujours plus grave et moi, toujours plus aigu. Je ne joue pas, je laboure. Sonde la terre. Creuse mon sillon au rythme de la batterie, syncopée. Jack est bon, si bon que je décroche. Structure, harmonie, mélodie… je lâche tout.

Décoller.

Souffler à m’en décoller la plèvre.

Ne pas jouer ce qui me vient, mais ce qu’il y a juste après.

Trouver le son. Là ! Non, il m’a encore échappé. Je le poursuis, embrasant mes poumons, et le capture enfin. Envie de cogner, de boxer, mais pas encore, alors je le tords, l’étire à l’extrême, reprends ma respiration et le torture à nouveau. Lui faire cracher sa vérité pour qu’elle illumine la foule, et ça marche : ils sont tous debout, en transe. Ça s’emballe, ça s’excite – les mains levées, ils en veulent encore plus, mais c’est trop tôt, on n’en est qu’aux préliminaires.

Je fais une pause, me tourne pour mieux écouter la batterie. Face aux amplis, dos au public. Mes fans enragent, j’entends leur colère et leur impatience. Je les laisse mijoter, concentré sur mes gars. Ça pulse, mais pas assez, alors je leur fais des signes. D’abord à John, pour qu’il scinde son riff. Puis aux autres, qu’ils sortent du rythme et que je m’y engouffre, avant qu’ils y retournent. On se pénètre, on se pille, et c’est bon. La liberté du jazz, la fureur du rock, la moiteur du funk. En sueur, j’inspire…