Les sept solitudes de Lorsa Lopez

Sony Labou Tansi

 

A tous ceux qui m’ont aidé
à venir au monde :
Mon père,
Ma mère, ma grand-mère,
Alphonse Mboudo-Nesa,
Arlette, Pierrette, Henri Lopes, S. Bemba…
Et que maintenant la femme se batte
avec d’autres armes que la femme femelle

 

« Ce que tu crois sans défense est défendu par l’ombre. »

Victor Hugo

 

« La femme c’est le lieu exact de la naissance. »

Édouard Maunick

 

« On a toujours pensé que l’Afrique était la civilisation de la parole. Je constate tout le contraire : nous sommes vraiment la civilisation du silence. Un silence métissé. »

S. L. T.

L’art c’est la force de faire dire à la réalité ce qu’elle n’aurait pu dire par ses propres moyens ou, en tout cas, ce qu’elle risquait de passer volontairement sous silence. Dans ce livre, j’exige un autre centre du monde, d’autres excuses de nommer, d’autres manières de respirer… parce que être poète, de nos jours, c’est vouloir de toutes ses forces, de toute son âme et de toute sa chair, face aux fusils, face à l’argent qui lui aussi devient un fusil, et surtout face à la vérité reçue sur laquelle nous, poètes, avons une autorisation de pisser, qu’aucun visage de la réalité humaine ne soit poussé sous le silence de l’Histoire. Je suis fait pour dire la part de l’Histoire qui n’a pas mangé depuis quatre siècles. Mon écriture sera plutôt criée qu’écrite simplement, ma vie elle-même sera plutôt râlée, beuglée, bougée, que vécue simplement. Je suis à la recherche de l’homme, mon frère d’antan — à la recherche du monde et des choses, mes autres frères d’antan.

S. L. T.

La veille du jeudi de malheur où nous saurions que Lorsa Lopez allait tuer sa femme, la veille aussi du jour maudit où Valancia devait fêter son deuxième faux centenaire, à cinq heures du matin, juste au moment où à la mosquée de Baltayonsa le muezzin Armano Yozua venait de crier l’appel à la prière, où le père Bona de la Sacristie avait passé le bayou pour la boucherie d’Elmano Zola, nous entendîmes la terre crier du côté du lac : une longue série de plaintes, de gargouillements lugubres, une sorte de gargarisme convulsif à l’intérieur des rocs, que même la mer sembla écouter un moment. Nous, de la Côte, avions appelé cette étrangeté « le cri de la falaise ». Les gens de Nsanga-Norda avaient parlé de « rire de la falaise », mais cela montrait bien leur stupidité indécrottable.

— Encore six mille cent trente-cinq jours et ce sera la fin, dit Fartamio Andra do Nguélo Ndalo.

Le cri avait duré trois minutes mais de Valtano à Nsanga-Norda les gens l’avaient entendu et prétendaient que c’était à cause des bacchanales de la Côte que la falaise s’était mise à prêcher. A chanter presque.

Un malheur ne vient jamais seul : nous n’avions pas vendu nos ananas cette année-là, notre président ayant insulté l’Amérique à la seizième conférence de Paris sur les prix des matières premières. Pour se venger, les Américains refusaient de manger nos ananas, et, avec eux, les Français refusaient par pudeur, les Belges par compréhension, les Russes par timidité, les Anglais par compétence, les Allemands par pure et simple tête dure, l’Afrique du Sud par intuition, le Japon par honneur… Enfin, pour une raison ou pour une autre, le monde entier refusait nos ananas. Les autorités, au lieu d’abdiquer, avaient passé une loi, obligeant les résidents étrangers à manger d’impossibles quantités d’ananas, matin, midi et soir : soit trois kilos par jour et par tête ! « C’est bien fait pour leurs gueules », disait la population.