Les Rougon-Macquart t.4

Émile Zola

 

Dire la vérité humaine

 

 

En 1868, Émile Zola a déjà publié cinq romans, un certain nombre de nouvelles et de contes, et les articles critiques qu’il écrit dans des journaux comme Le Salut public de Lyon, Le Petit JournalLe Courrier du mondeLa Vie parisienneLe Figaro ne se comptent plus. Depuis des années, ainsi qu’il le confiait déjà à un ami en 1860, il avait alors vingt ans, il veut « créer un chef-d’œuvre de raison et de passion, vraiment humain, puisant sa grandeur dans le vrai ». La Comédie humaine d’Honoré de Balzac qu’il vient de relire fait écho à ce désir ancien.

Émile Zola propose donc à son éditeur Albert Lacroix une liste de dix romans dans lesquels il entend étudier non, comme Honoré de Balzac, une « société [qui] ressemble à la nature », mais une œuvre qui « sera tout autre chose. Le cadre sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine mais une seule famille, en montrant le jeu de la race modifié par les milieux ». Il indique cette différence dans ses Notes générales sur la marche de l’œuvre et établit une classification stricte :

« Il y a quatre mondes. Le peuple (ouvriers, militaires) ; les commerçants (spéculateurs sur les démolitions, industrie, haut commerce) ; bourgeoisie (fils de parvenus) ; le grand monde (fonctionnaire, personnages, politique) ; un monde à part : putain, meurtrier, prêtre (religion), artistes (art). » Il ne s’éloignera pas de cet ordre social en 1872, lorsqu’il fournira une deuxième liste augmentée de sept romans ; au final, il y en aura vingt qui composeront Les Rougon-Macquart. Il accentue la divergence avec Honoré de Balzac en décidant de peindre la société du point de vue de l’hérédité : « Drame de la famille par l’héréditaire lui-même (fils contre père, mère contre fille). » Voici définies les grandes lignes de ces Rougon-Macquart auxquels Émile Zola va consacrer vingt-cinq ans de sa vie. Le premier de la série, La Fortune des Rougon, paraît en 1871, le dernier, Le Docteur Pascal, en 1893.

 

Au rythme soutenu d’un livre par an, il travaille à cette fresque à laquelle il donne pour sous-titre Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire : « Si j’accepte un cadre historique, c’est uniquement pour avoir un milieu qui réagisse. » Toujours dans ses Notes générales sur la marche de l’œuvre, il explique : « Une famille centrale sur laquelle agissent deux familles. Épanouissement de cette famille dans le monde moderne, dans toutes les classes. »

L’originalité de l’œuvre réside dans l’approche scientifique sur laquelle repose le traitement romanesque. Émile Zola part d’un postulat : l’hérédité s’oppose à la liberté. Elle est une fatalité qui se répète au travers de tous les descendants d’un être, revêtant une forme de malédiction. L’idée lui est venue en lisant le volumineux Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle du Dr Prosper Lucas qui pose l’hérédité en loi régissant aussi bien la mécanique du corps que la dynamique de l’esprit, précisant toutefois qu’« il n’y a pas d’hérédité des actes, il n’y a de transmis dans la sphère qui touche à la moralité de l’existence humaine que les dispositions et les impulsions et non les actes mêmes », car l’innéité, c’est-à-dire l’invention, intervient dans le cycle des reproductions et des imitations. Émile Zola exploite ce précepte : « Une seule famille avec quelques membres. Tous les cas d’hérédité pourront être appliqués soit sur les membres de cette famille, soit sur les personnages secondaires. » L’importante somme de notes qu’il rédige à partir de cet ouvrage lui permet d’établir une quarantaine de combinaisons héréditaires possibles. Si le livre du Dr Lucas lui sert à construire l’architecture générale des Rougon-Macquart, Émile Zola puise également de précieux renseignements pour affiner certains aspects de ses personnages dans De l’identité de l’état de rêve et de la folie(1855) et dans Physiologie morbide (1859) du Dr Jacques Joseph Moreau de Tours, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine du Dr Auguste Morel (1856), La Folie lucide du Dr Ulysse Trélat (1861), Physiologie des passions du Dr Charles Letourneau (1868).