Les portes de la foret

Élie Wiesel

 

Lorsque le grand Rabbi Israel Baal Shem-Tov voyait qu’un malheur se tramait contre le peuple juif, il avait pour habitude d’aller se recueillir à un certain endroit dans la forêt ; là, il allumait un feu, récitait une certaine prière et le miracle s’accomplissait, révoquant le malheur.

Plus tard, lorsque son disciple, le célèbre Magid de Mezeritsch devait intervenir auprès du ciel pour les mêmes raisons, il se rendait au même endroit dans la forêt et disait : Maître de l’univers, prête l’oreille. Je ne sais pas comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière. Et le miracle s’accomplissait.

Plus tard, le Rabbi Moshe-Leib de Sassov, pour sauver son peuple, allait lui aussi dans la forêt et disait : Je ne sais pas comment allumer le feu, je ne connais pas la prière, mais je peux situer l’endroit et cela devrait suffire. Et cela suffisait là encore le miracle s’accomplissait.

Puis, ce fut le tour du Rabbi Israel de Rizsin d’écarter la menace. Assis dans son fauteuil il prenait sa tête entre les mains et parlait à Dieu : Je suis incapable d’allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne peux même pas retrouver l’endroit dans la forêt. Tout ce que je sais faire c’est raconter cette histoire. Cela devrait suffire. Et cela suffisait.

Dieu créa l’homme parce qu’il aime les histoires.

Il n’avait pas de nom, aussi lui donna-t-il le sien. En gage, en cadeau, quelle différence ? En temps de guerre tous les mots se valent. L’on ne possède que ce que l’on offre.

Grégor aimait et haïssait son rire qui ne ressemblait à aucun autre, qui ne se ressemblait même pas.

Imaginez une lutte à mort entre deux anges, celui de l’amour et celui de la colère, celui du mal et celui de la promesse, imaginez qu’ils arrivent tous deux à leurs fins, emportant chacun sa victoire finale ; imaginez le rire qui s’élèverait au-dessus de leur cadavre, comme pour leur dire : c’est votre mort qui m’a fait naître, je suis l’âme de votre conflit, son aboutissement aussi.

Le rire de l’homme qui lui a sauvé la vie.

C’était une nuit sans lune. La veille, il avait plu ; les nuages se refusaient à quitter le petit bout de ciel sous lequel se serraient les maisons recroquevillées en bas dans la ville ; ils s’y sentaient à l’aise. Plus tard, Grégor comprit pourquoi : ce n’était pas des nuages à proprement parler ; mais des Juifs qui, chassés de leurs demeures, s’étaient transformés en nuages ; sous ce déguisement ils pouvaient revenir dans leurs foyers occupés par des étrangers.

Il allait dormir quand, soudain, il perçut un bruit insolite venant de la forêt. Il sauta au bas du lit et s’approcha de l’ouverture de la grotte. Les nerfs tendus, il écoutait. Les nuages ? Ils ne faisaient pas de bruit. Pas encore. Alors, qui ? Les yeux écarquillés, il regardait dans le noir. La solitude lui avait appris à faire usage de ses sens, à se laisser guider par eux. Il devenait un animal prêt à sauter, prêt à fuir. Il cessait de penser, de se souvenir. Il ne vivait plus hors de son corps.