Les Jambes D'Alice

Nimrod Bena Djangrang

 

Le flux monotone des réfugiés avait failli engourdir mon attention, quand, soudain, mes paupières ont frémi. A quelque trente mètres de moi, au-dessus de la mêlée, émergeaient les têtes d’Alice et de Harlem.

Agées de dix-huit ans, ces nubiles sont deux championnes de basket-ball. Elles foulent le champ de la débâcle, embrassant un sort, hélas, des plus communs. Trois semaines de guerre civile ont bouleversé nos vies. Des gens, hier encore notoirement pauvres, paraissent ne l’être plus ; ils exhibent, non sans hargne, les preuves d’une richesse usurpée. Des ministres traversent la rue en pyjama, leurs somptueuses maisons en proie aux flammes. N’Djamena est devenue dangereuse. Les banques ont fermé, l’électricité et le téléphone sont coupés ; les relations d’affaires, les réseaux d’amitiés se sont rompus. Pillages, rackets et meurtres ont fleuri… Pour tous, il a fallu changer de lieu, d’état, d’espérance. Et, sur la route, tout le monde, en silence, retraçait pour lui-même les étapes de cette odyssée.

 

Je venais de passer le pont de Chagoua. La foule achevait de se disperser, laissant surgir des individus : tel geste, telle conduite soulignaient les différences de sexe, de classe et d’éducation. C’est en poursuivant mon chemin en direction du village de Walia que j’ai rencontré les héroïnes du ballon à panier.

Leurs pieds caressaient l’asphalte. Un vent bienvenu accompagnait leur balancement. Un vent propre ; mais d’une propreté qui ne se rapportait pas seulement à leurs chaussures. Ces pieds étaient portés par une grâce qui, en dépit de la distance, les faisait briller sous mes yeux. C’étaient de longues jambes que couronnaient à leur extrémité des Springcourt. Les pieds des deux jeunes filles formaient de belles assises ou, plutôt, des poches d’air dont le spectacle me rendait joyeux : il m’insufflait des atomes d’espoir, ces grains mal nommés de l’ivresse. Il me délestait, c’était l’hygiène du corps, et, par cette marque d’insigne connivence, semblait susurrer à mon oreille : être propre c’est respirer. Ainsi l’expression se rafraîchir, pour signifier que l’on veut prendre une douche, me traversa l’esprit. Il en est de même de la sensualité. Elle fait briller la peau, affichant ses lustres, ses ondes, et provoquant du même coup l’assentiment de tous.

Les pieds montent et tanguent dans l’espace – qui s’en trouve poli –, atterrissent et, de nouveau, rebondissent. Rien de violent, rien que de la souplesse. L’eau, l’air et le vent sont leur royaume. La sécheresse du sol ne trouble pas la vision que je m’en fais : ces pieds sont vraiment miraculeux, leur détente est un bonheur que tout fétichiste se doit d’adorer. Moi qui cours après le mirage, quelle impression de bien-être, quelle récompense ! D’infimes frémissements me transmettent le rythme de ces pieds, et c’est l’extase à chaque pas !

 

La distance se creuse entre nous. Dans le soleil progressent Alice et Harlem ; elles sont arrivées au bout de la pente débouchant sur la courbure de la route, prochaine amorce d’une ligne droite jusqu’à l’horizon. On sent que leurs jambes esquissent un virage. C’est d’un même élan que leurs pieds vont et viennent, cadence quelque peu lassante et, cependant, assez véloce pour suggérer des variations que seul pourrait rendre visible un ralenti de cinéma.