Les dévastés

Wilson J.J. Amaworo

 

Pour David Henry Wilson

Et à la mémoire d’Elizabeth Ayo Wilson

 

 

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, ne vois-tu pas ?

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, ne vois-tu pas ?

Entre terre et ciel, j’ai cru entendre mon Sauveur pleurer,

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, ne vois-tu pas ?

 

Dieu a donné à Noé un arc-en-ciel, ne vois-tu pas ?

Dieu a donné à Noé un arc-en-ciel, ne vois-tu pas ?

Dieu a donné à Noé un arc-en-ciel, plus d’eau mais du feu pour la prochaine fois.

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, ne vois-tu pas ?

 

Pauvre Lazare, pauvre comme moi, ne vois-tu pas ?

Pauvre Lazare, pauvre comme moi, ne vois-tu pas ?

Pauvre Lazare, pauvre comme moi, quand il est mort, il avait une maison sur les hauteurs.

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, tu ne vois pas ?

 

Le riche Dives vivait si bien, ne vois-tu pas ?

Le riche Dives vivait si bien, ne vois-tu pas ?

Le riche Dives vivait si bien, quand il mourut, il avait une maison en Enfer.

Tu ferais mieux d’avoir une maison sur ce rocher, tu ne vois pas ?

 

Negro spiritual

 

Heureux les affligés, car ils hériteront de la Terre.

 

Matthieu 5:4

 

 

Chapitre 1

 

La Tour – Les dévastés – L’invasion – Le Cerbère – Les bûchers – La barbaque – Les monstres endormis

 

 

Le gratte-ciel était le troisième immeuble le plus haut de Favelada et, du dernier étage, on pouvait contempler le dos des oiseaux glissant sur l’air. Par un après-midi d’août caniculaire, Rolo Torres tenta de sauter en parachute du cinquantième étage. Le parachute ne s’ouvrit jamais, aussi s’écrasa-t-il tête la première contre un tas de poubelles.

— Au moins, on n’aura pas à creuser un trou pour enterrer cette ordure, remarqua le gouverneur.

L’immeuble était vide depuis dix ans, criblé d’impact de balles, la peinture s’écaillait au soleil, elle pelait comme une peau, et une petite horde de graffeurs avaient inscrit leurs messages en grandes lettres colorées tout autour de l’arrière du bâtiment : LIBERTAD, TORRE DE MIERDA, COJONES, VIVA LA REVOLUCIÓN1. Les inscriptions surmontaient une fresque impressionnante représentant les silhouettes de soldats marchant d’un bon pas vers l’enfer.

Au milieu des petits immeubles qui l’entouraient, le mastodonte d’acier et de béton irradiait d’une aura tyrannique. De ses six cents yeux, il jugeait le monde et son ombre se déplaçait comme l’aiguille d’un cadran solaire, dissimulant quelques minutes durant les petites échoppes, les terrains vagues et les maisons en parpaings aux alentours. Au cours de ces dix dernières années, le verre s’était déchaussé des fenêtres ou avait été brisé par des chauves-souris et des oiseaux errants qui avaient foncé dessus, jusqu’à ce que les yeux du bâtiment deviennent noirs et caves. Le vent jetait ses sifflements fantomatiques autour du cou du gratte-ciel, il s’engouffrait à pleine vitesse dans ses multiples artères, résonnant et grondant jusque dans ses poumons.