Le rituel des dunes

Jean-Marie Blas de Roblès

 

À vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l’autre, mais se comprend à partir de soi-même.

ZHUANG ZI

 

 

Prologue à Macao

 


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Macao, et c’est presque le soir sur la terrasse du Boa Vista. Roetgen est assis derrière les balustres rongés par les embruns, entre deux des colonnes – vert amande et blanc alternés – qui rythment la façade victorienne de l’hôtel. Sur la Baía da Praia Grande, la mer, jaune sale et affligée de maladives taches roses, se confond maintenant avec le ciel. L’air, pourtant immobile, apporte par instants de vagues odeurs de seiche et de poulpes salés. Collée au mur, une tarente, si rapide à gober d’invisibles insectes, paraît concentrer au nœud de sa transparence les molécules même de l’attente.

Un cyclone passe au loin, dans la mer de Chine. Il ne fera, dit-on, qu’effleurer la ville ; assez néanmoins pour imprégner déjà toute chose de sa menace et faire naître, comme de l’étrange phosphorescence de la lumière, une sourde irritation de l’être.

Il a suffi d’un geste de Roetgen pour que le vieux serveur chinois, voyant sa bouteille vide, se hâte sans dire un mot d’en apporter une autre. Du vinho verde, un peu pétillant. Celui dont l’étiquette figure un crustacé indéfinissable, et qu’il buvait au Brésil, avec Andreas, dans ces mêmes flacons à panse plate.

De retour, Lao Tia, qui se pique de savoir les usages, verse un doigt de vin dans le verre et, main gauche derrière le dos, attend son approbation. Le breuvage n’en vaut pas la peine, mais Roetgen se plie quand même au glouglou chichiteux de la première gorgée. Ils sont tacitement copains, le serveur et lui, depuis que le vieil homme s’est aperçu que Roetgen baragouinait sans trop d’erreurs le mandarin. Lao Tia a appris son métier au café Kiessling de Tientsin, avant l’avènement du régime communiste ; ces derniers jours, il a eu avec son client de longues conversations nostalgiques sur la Chine à la grande époque des concessions étrangères. Mais ce soir il comprend que quelque chose ne va pas et laisse Roetgen devant sa liasse de feuilles dactylographiées, sans dire un mot, respectueux de son ivresse naissante et, dirait-on, thérapeutique.

Sous le pont menant à l’île de Taipa, loin derrière les hauts palmiers bordant l’hôtel, une jonque, toutes voiles dehors, semble figée dans la touffeur, engluée sur l’eau couleur de lœss. Roetgen se replonge dans ses papiers. Alluvions… un texte commencé deux ans plus tôt, quelques jours seulement après son arrivée à Tientsin. Il se souvient du plissement de lèvres de Warren, concentré sur la frappe d’un manuscrit dont il ne comprenait pas un traître mot.

 

 

Le moustique atomique

 


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Il neige sur Tientsin, et les fumées d’usines, rendues plus noires par ce contraste, balaient la libellule de soie rouge qu’il aperçoit, très loin, par sa fenêtre. D’une main engourdie par le froid, il a purgé de nouveau le radiateur pour essayer de faire monter un peu d’eau chaude jusqu’à lui. Et comme chaque fois, bien sûr, il n’a pas réussi à éviter le jet d’urine sournois de la machine. À l’endroit où la flanelle de son pantalon est mouillée, sa peau se glace peu à peu.