Le nom des étoiles

Pete Fromm

 

 

À mes parents, pour m’avoir ouvert les portes

et m’avoir laissé les franchir.

 

 

Des histoires, des histoires et des histoires. Un monde, une terre et même une rivière remplis de cette sacrée matière, de cette matière insaisissable.

RICHARD FLANAGAN, À CONTRE-COURANT

 

Embrasse-moi pour me souhaiter bonne nuit et aide-moi à dire mes prières

Laisse la lumière allumée en haut de l’escalier

Dis-moi le nom des étoiles là-haut dans le ciel

Un arbre frappe à la vitre

Ce sentiment m’étouffe de nouveau

Papa, c’est vrai que nous devons tous mourir ?

BILLY BRAGG, TANK PARK SALUTE

 

 

1

North Fork, Sun River

Bob Marshall Wilderness, Montana

Mai 2004


PENDANT un moment, l’orage semble s’apaiser – bourrasques monotones, pluie qui ne tombe plus vraiment comme si le ciel même n’était fait que d’eau. Je me baisse pour regarder par la fenêtre de la cabane, examiner la couverture nuageuse, la colonne rouge du thermomètre qui atteint péniblement les 5 °C, les rafales qui parcourent en vagues la prairie. Les accalmies instaurent presque le silence, on entend juste parfois crépiter les branches de sapin dans le poêle, puis le souffle accru du vent fouette les rondins de la cabane, la pluie tambourine sur les bardeaux de cèdre. Déjà 9 heures passées et, malgré le mauvais temps, je dois faire ma ronde de seize kilomètres pour vérifier où en sont les œufs des ombres, ma tâche quotidienne. Je me tortille pour enfiler les vêtements de pluie fatigués, le haut et le bas, j’ajuste les fermetures Éclair situées en bas de la veste pour dégager le spray anti-ours et le revolver.

Dehors en plein vent, la pluie s’engouffre sous le bord du toit, me pique les joues, ruisselle dans le haut de ma barbe tandis que je contourne la cabane, soulève chacun des volets conçus pour résister aux ours, malmène les hayons. La routine. Je m’engage ensuite sur le chemin boueux, par-dessus le monticule et parmi les arbres, vers l’ouverture du brûlis, le virage qui descend vers la North Fork, le bras nord de la Sun River. Marchant d’un pas laborieux, je me réchauffe un peu et je regarde les gouttes d’eau glisser sur mes bottes que j’ai graissées hier soir, je regarde ma canne piqueter la boue, la cloche de vache que j’ai attachée à son sommet quasi silencieuse tant j’avance lentement. C’est le genre de temps qui vous oblige à rester tête baissée sous votre capuche, et je ne vois pas beaucoup plus loin que le chemin sous mes pieds, jusqu’au moment où je me mets à suivre les traces des ours qui se sont promenés cette nuit : cela me rappelle que je dois garder les yeux en l’air, rabattre derrière mes oreilles la capuche qui me rend sourd et commencer à faire du bruit. Je chante, c’est le seul moyen qui me vient à l’esprit pour signaler constamment ma présence, et j’entre dans les bois plus sombres en braillant Le noble duc d’York avait dix mille soldats…

Il s’avère que la pluie était en train non pas de se calmer, mais de prendre son élan : quand je traverse l’étroit pont de pierre par-dessus l’eau brune et tourbillonnante de la North Fork, elle tombe en biais avec une force étonnamment stupide, faisant mousser la surface de la rivière. Je gravis la pente vers les œufs de Spruce Creek, et je ris face à la sauvagerie du paysage. Déjà trempé jusqu’aux os, les pieds vers l’extérieur dans la boue comme si je remontais en canard une piste de ski, j’atteins la crête et je traverse un kilomètre et demi de brûlis récent. J’oublie de chanter pour les ours, car on voit sans problème à travers le fer de lance noirci de la cime des arbres.