Le camp des autres

Thomas Vinau

 

Je dédie ce livre à mes enfants Gaspard et Joseph.

Aux écrivains des forêts.

Aux vole-bisous et aux traîne-savates.

Aux réfugiés et aux refuges.

 

 

I


« La flamme est un monde pour l’homme seul. »

Gaston Bachelard

 

 

Le givre fait gueuler la lumière. Lorsqu’il a voulu ouvrir les yeux, sa paupière gauche était encore collée par le sang. Il passe plusieurs minutes, mains en coupe autour du visage, à tenter de réchauffer lentement par son haleine la peau tuméfiée de ses joues, les croûtes sur ses arcades fendues, l’arc-en-ciel de coups sur sa petite tronche d’ange écrasée. Blotti sous un buisson d’acacias, la buée s’échappait de son corps recroquevillé. Il reprend ses esprits lentement après le jeu de massacre de cette nuit et la longue course effrénée dans les nœuds noirs de la forêt. On avait dû retrouver le corps à présent, bleu et glacé, à se taire enfin la bouche pleine de fumier, immergée dans l’auge des porcs. Cette fois il était bon pour vraiment prendre la route et puis tant mieux ce serait toujours mieux et puis merde à la merde qui lui servait de nid. Le froid réveille la douleur. Il s’extirpe de son cocon d’épines, renfroque ses loques et crache un bon coup l’île de glaires, de fer et de sang qui flottait au fond de sa gorge. Petit à petit, du plat de la main, il explore laborieusement son corps endolori. Sous l’épaule, contre la côte, la douleur lui coupe le souffle. Il frotte sa tête dans les plaques gelées de feuilles mortes et serre les dents en pleurant jusqu’à ce que la souffrance se calme. C’est à ce moment-là qu’il entend le gémissement. Alors il retourne en rampant dans son refuge de ronces.

 

 

Le chien est couché sur le flanc. Il ne s’agite pas. Il respire doucement. Les feuilles, la mousse et la boue qui font son lit de bête ont pris la forme de son corps et sa chaleur s’échappant comme l’air tiède d’un ballon percé. Il a les yeux ouverts. Le regard encore pointu avec quelque chose de bleu au fond du noir de ses pupilles qui flotte comme une question. Le sang a séché mais il lèche sans répit la béance rouge de la plaie comme si sa langue pouvait recoudre, panser, réparer, rebâtir sa viande arrachée par la fourche. Trois points rouges à partir desquels le muscle s’est déchiré à l’intérieur de la patte arrière. Mon petit cœur de nuit, mon bâtard, ma rivière, mon sauvage. Tu m’as sauvé hier. Ha cette enflure de père barrique de merde qui m’a soulevé comme un fagot pour écraser ma gueule contre les murs, je vois encore sa bouche tordue toute dégueulasse quand tu as fourré tes crocs dans son cul ! Ha ça tu lui en as mis une belle. Il a gueulé comme la truie de septembre. T’inquiète pas mon petit bâtard chéri, je te laisserai pas tomber. On va se serrer les coudes. Et puis j’ai mon idée. Mais d’abord il faut qu’on avance, qu’on étale la route entre ces salauds et nous. Au fond de la forêt, personne viendra nous prendre. Il se lève, nettoie avec le soin d’une mère l’amas de terre noire et de givre, d’humus, de salive et de sang, sur la fourrure du chien. Des larmes de colère et de joie se mêlent à la sueur refroidie, à la bave et à la morve, aux coulures sales de la guerre de cette nuit qui ont recouvert sa peau trop blanche et trop rouge d’enfant. Il n’a plus froid. Il n’a plus mal. Il n’a plus peur. Entre les arbres une brume de printemps trempe le jour qui se lève. Il crache dans ses mains. Soulève puis porte de ses deux bras le corps blessé de la bête. Pas à pas il avance.