La vérité sur Marie

Jean-Philippe Toussaint

 

Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. À une certaine heure de cette nuit — c’était les premières chaleurs de l’année, elles étaient survenues brutalement, trois jours de suite à 38o C dans la région parisienne, et la température ne descendant jamais sous les 30o C —, Marie et moi faisions l’amour à Paris dans des appartements distants à vol d’oiseau d’à peine un kilomètre. Nous ne pouvions évidemment pas imaginer en début de soirée, ni plus tard, ni à aucun moment, c’était tout simplement inimaginable, que nous nous verrions cette nuit-là, qu’avant le lever du jour nous serions ensemble, et même que nous nous étreindrions brièvement dans le couloir sombre et bouleversé de notre appartement. Selon toute vraisemblance, au vu de l’heure à laquelle Marie est rentrée à la maison (chez nous, ou plutôt chez elle, il faudrait dire chez elle maintenant, car cela faisait près de quatre mois que nous n’habitions plus ensemble), et de l’heure, presque parallèle, à laquelle j’étais rentré dans le petit deux-pièces où je m’étais installé depuis notre séparation, pas seul, je n’étais pas seul — mais peu importe avec qui j’étais, ce n’est pas la question —, on peut évaluer à une heure vingt, une heure trente du matin au plus tard, l’heure à laquelle Marie et moi faisions l’amour au même moment dans Paris cette nuit-là, légèrement ivres l’un et l’autre, les corps chauds dans la pénombre, la fenêtre grande ouverte qui ne laissait pas entrer un souffle d’air dans la chambre. L’air était immobile, lourd, orageux, presque fiévreux, qui ne rafraîchissait pas l’atmosphère, mais confortait plutôt les corps dans l’oppression passive et souveraine de la chaleur. Il était moins de deux heures du matin — je le sais, j’ai regardé l’heure quand le téléphone a sonné. Mais je préfère rester prudent quant à la chronologie exacte des événements de la nuit, car il s’agit quand même du destin d’un homme, ou de sa mort, on ne saurait pendant longtemps s’il survivrait ou non.

Je n’ai même jamais très bien su son nom, un nom à particule, Jean-Christophe de G. Marie était rentrée avec lui dans l’appartement de la rue de La Vrillière après le dîner, c’était la première fois qu’ils passaient la nuit ensemble à Paris, ils s’étaient rencontrés à Tokyo en janvier, lors du vernissage de l’exposition de Marie au Contemporary Art Space de Shinagawa.

Il était un peu plus de minuit quand ils étaient rentrés dans l’appartement de la rue de La Vrillière. Marie avait été chercher une bouteille de grappa dans la cuisine, et ils s’étaient assis dans la chambre au pied du lit dans un désordre d’oreillers et de coussins, les jambes négligemment allongées sur le parquet. Il régnait une chaleur sombre et statique dans l’appartement de la rue de La Vrillière, où les volets étaient restés fermés depuis la veille pour se préserver de la chaleur. Marie avait ouvert la fenêtre et elle avait servi la grappa assise dans la pénombre, elle regardait le liquide couler lentement dans les verres par l’étroit doseur argenté de la bouteille, et elle avait tout de suite senti un parfum de grappa lui monter à la tête, percevant son goût mentalement avant même de l’éprouver sur sa langue, ce goût enfoui en elle depuis plusieurs étés, ce goût parfumé et presque liquoreux de la grappa qu’elle devait associer à l’île d’Elbe, qui venait brusquement de refaire surface à l’improviste dans son esprit. Elle ferma les yeux et but une gorgée, se pencha vers Jean-Christophe de G. et l’embrassa, les lèvres tièdes, dans une brusque sensation de fraîcheur et de grappa sur la langue.