La toile du monde

Antonin Varenne

 

« Ce problème de dynamique rendait l’historien américain gravement perplexe. Il y avait eu un temps où la femme avait régné suprême ; en France, encore, elle semblait avoir conservé sa puissance et comme sentiment et comme force. L’Amérique, il était évident, avait honte d’elle, comme elle avait honte d’elle-même. La femelle américaine, telle que l’ont faite les revues illustrées, ne possédait plus un seul trait par lequel Adams ait pu la reconnaître. Fait notoire et souvent comique : quiconque avait été élevé parmi les puritains savait que le sexe, c’était le péché. Dans les âges passés, le sexe était la force, il n’avait besoin pour cela ni de l’art ni de la beauté. Tout le monde, même parmi les puritains, savait que ni la Diane d’Éphèse ni les déesses de l’Orient n’étaient adorées pour leur beauté. La déesse était déesse par sa force ; elle était la dynamo animée ; elle était la reproduction, la plus grande, la plus mystérieuse de toutes les énergies. »

Henry Adams, « La Dynamo et la Vierge », dans L’Éducation d’Henry Adams (1901)

 

 

« J’ai donné naissance au XXe siècle. »

Jack l’Éventreur, dans From Hell,

Alan Moore et Eddie Campbell

 

 

New York Tribune, mars 1900

De notre envoyée spéciale Aileen Bowman


LE VENT DE L’AVENIR

 

C’est à bord d’un paquebot français que nous avons embarqué, avec mille autres passagers, à destination de Paris bientôt illuminée de millions de lumières.

Le Touraine, par un hasard curieux, est le dernier vaisseau de la Compagnie générale transatlantique à être encore gréé. Ajoutées à la vapeur, ses voiles jettent leurs ombres rondes sur le pont métallique. Le coton des toiles, alors que nous voguons vers la plus grande Exposition universelle jamais imaginée, fait figure de vieille tradition, d’hommage à une ancienne marine et un ancien temps. Le blanc coton de notre Sud, richesse des empires, sur lequel roule le panache noir des cheminées à charbon. Le bruit du vent est couvert par le sifflement de la chaudière. Mais aussi différentes que soient les forces propulsant le Touraine, elles nous mènent ensemble. L’étrave du navire, sans faiblir, tranche les vagues de l’Atlantique.

Un vieil oncle – rude pionnier d’une époque disparue – avait coutume de me raconter l’héroïque conquête du continent américain. Il concluait ses récits, un sourire aux lèvres, par cette phrase devenue formule magique pour l’enfant que j’étais : « L’Amérique ne connaît qu’une seule direction, l’ouest ». Pourtant, durant les six prochains mois, les boussoles de la planète ne connaîtront plus qu’un pôle, un nord éphémère et brillant : Paris.

Cette traversée vers l’Europe, pour nous, citoyens de la jeune nation américaine, est un voyage vers les origines. De telles idées – ou peut-être les voiles du navire ? – font naître à bord un sentiment surprenant, en route vers cette gigantesque exhibition de nouvelles technologies : la nostalgie. Particulière émotion, attachée à un objet qui lui échappe, le passé déjà consumé. Si la mémoire était une pomme, la nostalgie serait le ver qui s’en nourrit et dévore sa demeure.