La tête sous l'eau

Olivier Adam

 

I

 

 

Voilà. Je suis dans ma nouvelle chambre. Ma nouvelle maison. Loin de toi. Dehors il fait beau. La plage est bondée. Tout le monde a l’air heureux. La mer est belle. Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?

Je suis désolée. Je sais que j’ai foiré nos adieux (« nos au revoir », me corrigerais-tu). Que je me suis comportée comme une merde. Que ce n’est pas à toi que je devais m’en prendre. Mais à mes parents et à eux seuls. Je leur en veux, tu sais. À mort. J’ai décidé de leur tirer la gueule jusqu’à la fin de mes jours. Mais qu’est-ce que ça change ? Ça ne fait pas une semaine que je suis ici et tu me manques.

Je sais ce que tu vas me dire. Que pour le moment c’est exactement comme si j’étais partie en vacances. On est en juillet. Je suis en Bretagne. Toi en Espagne. Rien d’anormal. Mais après ? Tu vas rentrer à Paris. L’été va passer. Tu vas retourner à Racine. Reprendre le théâtre. Et moi je serai toujours ici. Je ne sais pas comment je vais tenir. Je déteste déjà ce lycée de merde. Et tous ceux qui s’y trouveront et qui ne seront pas toi.

J’ai tellement peur que tu m’oublies. Que tu m’effaces peu à peu. J’ai tellement peur que notre histoire finisse comme ça. Alors qu’on n’en était qu’aux débuts.

 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.

Nous n’avions pas fini de fumer nos Gitanes.

 

Tu sais, c’est ce poème de Genet. Sur mon cou. Tes parents adoreraient. (Ah ah ah…)

 

Je voudrais sentir ton odeur. Caresser tes cheveux. Prendre ta main dans la mienne. Je voudrais que tu m’embrasses. Partout.

Dis-moi que tu vas venir cet été. Je vais parler à mes parents. Je suis sûre qu’ils seront d’accord.

Je t’aime.

Léa

 

 

J ’adresse un signe de tête à Bastien et je descends.

Le bus poursuit sa route le long de la côte. Je le

regarde s’éloigner un instant. Il n’y a plus que lui à l’intérieur. Au lycée, ils ne sont qu’une poignée à vivre à Saint-Briac, la ville d’à côté, terminus de la ligne. Enfin, ville… il faut le dire vite. Juste une station balnéaire, avec ses maisons et ses villas regroupées en retrait des plages, la plupart vides en morte-saison, soit neuf mois sur douze. Dans ma classe, Bastien est le seul. Et nous ne sommes pas très nombreux non plus à habiter ici, à Saint-Lunaire. Un village à peine plus grand et lui aussi dédié aux vacances ou à la retraite. Je dépasse la vieille église romane, les courts de tennis en terre battue, cernés de roses trémières en été. Puis je prends la rue de la plage, bordée de restaurants qui n’ouvrent qu’aux beaux jours. Le Grand Hôtel cache la mer par endroits. J’aperçois mon père, attablé à la terrasse du petit bar de plage. Dès que le soleil perce il s’installe là pour travailler. C’est un peu son bureau, ouvert sur le ciel et l’horizon. Sinon il bosse à la maison. Dans sa chambre ou dans le salon. Rarement dans le jardin, ou ce qui en fait office : un petit carré de pelouse entouré de palissades. Juste assez pour planter une table, quatre chaises et deux ou trois transats.