La tache aveugle

Emmelene Landon

 

PRÉLUDE

 

 

 

Je m’appelle Diotime et je suis aveugle. À ce moment précis, je sens le vent dans les arbres, les oiseaux, la présence fraîche d’un ruisseau au loin, la lumière tamisée à travers la peau de mes paupières, rouge atténué. Si je les ouvre, le même rouge me surprend. La surface humide de mes globes oculaires enregistre la température ambiante. J’essaie de ne pas les bouger dans tous les sens pour ne pas déranger les autres si jamais ils me regardent. Pourtant, quand je cherche, quand je pense, j’ai envie de faire vibrer ces muscles qui ne voient plus, comme une danse, une marque de ma présence au monde. Petit à petit la mémoire visuelle me quitte et je me réfère à d’autres indices, comme si je passais d’une géométrie extérieure à une autre, intérieure, où les formes tiennent par des jeux d’équilibre. L’œil qui voit survole, prépare le terrain comme un tapis rouge sur lequel on avancerait, sans trop y penser. Mais il y a toujours quelque chose qu’on ne voit pas, sans forcément parler d’obstacle. J’ai l’impression que ceux qui voient passent à côté de ce qui est derrière. Dedans, je ne suis plus cette logique.

Dans ce nouvel espace, je ne mesure plus le temps. Les frontières intérieures sont inaccessibles, le temps se dilate pour atteindre une échelle paléontologique, la surprise du vivant et de la matière, le sens de l’architecture et de l’espace dans la musique. L’imposante actualité du monde visuel et sa lecture déclinée en modes, goûts, nostalgies et nouveautés n’ont plus de sens pour moi. Tout ce que l’on peut flairer de ses tendances, ses couleurs, son graphisme, ses longueurs de pantalon – tout ce qui donne l’impression d’être terriblement là, encore plus là que d’autres – a tout simplement disparu de ma vie. Je préfère penser à la pêche miraculeuse en Tasmanie : des centaines de milliers d’espèces animales inconnues jusqu’alors, vivant tranquillement depuis des millions d’années autour des fonds de montagnes d’origine volcanique, un relief sous-marin inconnu des humains. Je pense aussi à ce paradoxe : continuer à peindre, sans voir. La peinture est bien plus qu’une affaire de visible. Tant que je reste en vie, je laisse des traces. L’origine de la peinture, c’est la trace de quelqu’un.

Fanny et Susannah, mes sœurs, m’ont emmenée à la montagne. Nous marchons en silence. Le sol est inégal sur ce chemin à l’ombre. Mes sœurs me prennent par la main, le versant ensoleillé n’est pas loin. J’ai l’impression de voler ou de nager sous l’eau. Pas besoin de repères, je me laisse flotter, elles me dirigent, nous faisons partie d’un tout. Elles m’aident à glisser doucement dans la cécité, comme un navire en pleine montagne, comme les fossiles de coquillages sur la cime des Alpes. Disons que je suis une jeune naufragée, toujours en état de naviguer, mais dépendante, pour l’instant, de mes sœurs.

Ici, nous sommes loin de la ville, de notre confinement dans l’atelier parisien, de nos trajets identiques mais traversés par différentes sensations, voix, odeurs, et surtout loin de ce qu’il y a de plus réel pour moi dans la ville, le métro. Toujours cette même ligne n° 11, de Jourdain jusqu’à Châtelet où nous changeons pour nous arrêter à Saint-Germain-des-Prés.