La note américaine

David Grann

 

Pour ma mère et mon père.

 

PREMIÈRE CHRONIQUE

LA FEMME MARQUÉE

 

 

Aucun démon ne vint troubler la faveur de cette nuit, car elle écouta. On n’entendait pas la voix d’un démon, pas un hululement qui soit venu déranger cette tranquillité. Elle le savait car elle tendit l’oreille toute la nuit.

John Joseph Mathews, Sundown

 

 

1

La disparition

 

En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des tradescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burkhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. Elle avait trente-quatre ans, presque un an de plus que Mollie, et avait disparu trois jours plus tôt. Elle partait souvent faire des « folies », comme disaient ses parents avec une teinte de mépris, au cours desquelles elle buvait et dansait avec des amis jusqu’au petit matin. Mais, cette fois-ci, les nuits s’étaient succédé et Anna ne s’était pas montrée sur le perron de Mollie comme elle en avait l’habitude, avec ses longs cheveux noirs légèrement entremêlés, ses yeux sombres et brillants comme du verre. Lorsque Anna rentrait, elle aimait retirer ses chaussures, et Mollie aurait voulu pouvoir entendre le bruit réconfortant qu’elle faisait en se déplaçant nonchalamment dans la maison. Au lieu de cela, il y régnait un silence aussi calme que dans la Prairie.

Mollie avait déjà perdu sa sœur Minnie, presque trois ans auparavant. Sa mort était survenue à une vitesse foudroyante, et bien que les médecins l’aient attribuée à une « étrange maladie dégénérative » Mollie continuait de penser que ce décès avait quelque chose d’anormal car Minnie n’avait que vingt-sept ans et avait été en parfaite santé jusque-là.

Tout comme ses parents, Mollie et ses sœurs avaient leur nom inscrit sur les rouleaux osages, ce qui était la preuve de leur appartenance à la tribu. Cela voulait aussi dire qu’elle était à la tête d’une petite fortune. Au début des années 1870, les Osages avaient été déplacés depuis leurs terres d’origine du Kansas vers une réserve rocailleuse d’Oklahoma, censée être de moindre valeur mais dont on découvrit par la suite qu’elle reposait sur le plus grand gisement pétrolifère des États-Unis. Pour y accéder, les chercheurs devaient louer les terres aux Osages et leur reverser des royalties. Au début des années 1900, chaque personne inscrite sur le rouleau de la tribu commença à recevoir un chèque trimestriel. Le montant initial ne s’élevait qu’à quelques dollars, mais, au fil du temps, alors que l’on extrayait de plus en plus de pétrole, les dividendes se comptèrent par centaines, puis par milliers de dollars. Le montant augmentait presque tous les ans, comme les ruisseaux de la Prairie qui se rejoignent pour former la large rivière boueuse qu’est le Cimarron, et que les membres de la tribu aient à eux tous accumulé des millions de dollars. (Pour la seule année 1923, la tribu perçut plus de trente millions de dollars, soit l’équivalent de plus de quatre cents millions de dollars actuels.) Les Osages étaient alors considérés comme le peuple le plus riche par individu au monde. « Voyez et contemplez ! s’exclamait un journaliste de l’hebdomadaire new-yorkais Outlook. Les Indiens, au lieu de mourir de faim […], jouissent de revenus réguliers qui rendent les banquiers malades de jalousie. »