La Grèce antique

Philippe Jockey

 

 

 

 

 

 

« Ils ont tout inventé ! »

 

 

Les Grecs anciens sont incontestablement « à la mode ». Un hebdomadaire titrait récemment, en ouverture d’un dossier sur les philosophes grecs : « Ils ont tout inventé. Leurs leçons pour aujourd’hui.» Les Grecs ont-ils réellement tout inventé ? Leur sommes-nous redevables de tout ce qui fait la singularité des sociétés occidentales ? Le théâtre, la démocratie, la philosophie, les Jeux Olympiques du troisième millénaire sont-ils les descendants directs de la tragédie de Sophocle, de la démocratie de Périclès, de la philosophie de Platon ou des concours en l’honneur de Zeus Olympien ?

En réalité, la première, voire la plus prégnante des « idées reçues » sur les Grecs de l’Antiquité, est peut-être bien celle d’un héritage occidental par transmission directe des valeurs du monde grec ancien ! Ce singulier est encore trompeur, et sans nul doute vaudraitil mieux évoquer des mondes grecs dans leur irréductible pluralité. Allons plus loin et posons la question : qui voudrait vivre aujourd’hui « à la mode des Grecs de jadis ? » Qui accepterait la justification aristotélicienne d’un « esclavage par nature », de plein droit dès lors que c’est la physis elle-même (la nature) qui l’impose ? Quelle femme accepterait, de nos jours, de vivre à la manière d’une Grecque de l’époque de Phidias, exclue de toute forme de vie politique, portant voile et souvent confinée au plus profond de l’oikos, la maison ? Quel artiste ou galeriste contemporain prendrait le risque – ou aurait le mauvais goût… – de couvrir de peinture et d’or le marbre réputé d’une blancheur éclatante du Pentélique, de Naxos ou de Paros ? Qui oserait, si l’on excepte quelque tentation actuelle outre-Atlantique, diviser le monde en deux catégories : Soi (en l’occurrence, les Grecs), d’une part et tout le reste du monde, d’autre part ?

Reconnaissons que les Grecs eux-mêmes ont, les premiers, affirmé - avec lucidité ou aplomb, c’est selon – l’exemplarité de leur « modèle. » Un discours célèbre, prêté par l’historien Thucydide à l’homme politique Périclès, « maître » d’Athènes vers le milieu du Ve s. av. J.-C., fonde même cet emboîtement conceptuel et impérialiste promis à un si bel avenir, tout étrange qu’il fût dès l’origine, d’une « Athènes Éducatrice de la Grèce » et d’une « Grèce, École du reste du monde ». Nous autres Modernes, dans notre progressive redécouverte de la Grèce antique, à partir du XVe s. environ, avons régulièrement projeté sur cette image de soi, aussi fictive que vivace, nos propres fantasmes politiques, religieux et sociétaux. Nous avons procédé sans vergogne, générations après générations, à un tri sélectif, isolant ce qui servait l’idéologie dominante d’alors et rejetant dans l’ombre ce qui en menaçait le fondement même. Nous n’avons pas, ainsi, imaginé, une Grèce, une fois pour toutes, mais bien des Grèce(s), prenant tour à tour les formes d’une Grèce muse de l’art occidental, d’une Grèce berceau de la démocratie, ou ensuite d’une Grèce esclavagiste, d’une Grèce misogyne et machiste, etc. Un seul point commun à toutes ces Grèce(s) fictives : elles ont toutes été bâties à grands renforts d’idées reçues. Dès lors, tenter de dégager une image des Grecs qui ne se réduise pas à une énième addition d’idées reçues d’un nouveau genre oblige, en amont, à revenir sur la genèse de ces fictions successives, à en faire l’historique, comme à en analyser la rationalité propre. Mais les Grecs n’ont-ils pas inventé l’histoire et la philosophie analytique… ?