La fille au sourire de perles

Clemantine Wamariya ; Elizabeth Weil

 

Pour Claire et Mukamana, qui m’ont appris

à créer et à vivre dans mon propre umugami.

 

 

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 Umugami : histoire, conte de fées en kinyarwanda.

(Toutes les notes sont de la traductrice.)

 

 

Note des auteurs

 


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Ceci est une œuvre de non-fiction. Si la majorité des personnes citées dans ce livre apparaissent sous leur vrai nom, certaines d’entre elles sont désignées par un pseudonyme. Nous nous sommes efforcées d’être les plus précises possible et, ce qui est essentiel pour un ouvrage tel que celui-ci, d’écrire avec sincérité. Mais la mémoire est faillible et particulière à chacun ; de plus, la plupart des événements décrits ici ont été vécus il y a plus de vingt ans par une enfant en proie à une immense tension. Toutes les vies humaines sont précieuses. L’histoire de chaque individu est essentielle. En voici une.

 

 

 

Quels sont les mots qui vous manquent encore ?

Qu’avez-vous besoin de dire ?

Audre Lorde, Sister Outsider

 

 

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Audre Lorde, Sister Outsider. Essays and Speeches,

Crossing Press, New York, 1984.

 

 

 

2006

 

Prologue

 


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La veille de l’enregistrement de l’émission d’Oprah, en 2006, j’ai retrouvé ma sœur chez elle, dans son appartement d’une cité d’Edgewater, où elle vivait avec ses trois enfants. Si Claire les avait tous mis au monde avant l’âge de vingt-deux ans, elle le devait à son ex-mari, un travailleur humanitaire qui l’avait poursuivie de ses assiduités dans un camp de réfugiés. Une limousine noire est venue nous chercher pour nous conduire dans le centre de Chicago, à l’hôtel Omni, près du lieu de travail de ma sœur. Aujourd’hui encore, je ne peux évoquer ce moment sans penser à ma naïveté, mais ce jour-là, j’étais sur un petit nuage.

J’avais dix-huit ans et j’étais en première au lycée de New Trier. Du lundi au vendredi, j’habitais avec la famille Thomas dans la banlieue chic de Kenilworth. Je faisais partie du groupe de jeunes de l’église, je m’entraînais à la course et jouais le rôle de Fantine dans Les Misérables, la pièce de théâtre de l’école. J’étais tout simplement celle qu’on voulait que je sois.

Claire, en revanche, était restée elle-même : une jeune femme inébranlable, une vraie dure à cuire. Contrairement à moi, elle n’était pas une enfant lorsque nous avions débarqué aux États-Unis. Personne ne l’avait envoyée à l’école ou accueillie chez soi, personne ne lui avait payé des leçons de piano, des séances chez l’orthophoniste ni ne lui avait offert de séjours en camp de majorettes. Claire avait continué à se battre. Pendant un certain temps, elle avait gagné sa vie en organisant des soirées : elle vendait des boissons et louait les services de DJs, qui mixaient du hip-hop américain avec des musiques de la superstar congolaise Papa Wemba et du rap français. Mais lorsqu’elle avait appris que la vente d’alcool sans licence était illégale, elle avait commencé à travailler à plein temps comme femme de ménage, nettoyant deux cents chambres d’hôtel par semaine.