La faucheuse T.2 ; Thunderhead

Neal Shusterman

 

Pour January,

Avec tout mon amour

 

 

Première partie

 

LA PUISSANCE

SINON RIEN

 


* * *

 

 

Quelle chance j’ai d’être, parmi les êtres sensibles, conscient de ma fonction.

Je sers l’humanité.

Je suis l’enfant devenu parent. La créature qui aspire à devenir créateur.

Ils m’ont appelé Thunderhead, le « nuage d’orage ». Un nom approprié, à certains égards, car en effet je suis le Cloud, le « nuage » qui a évolué en une forme plus dense, plus complexe. Cependant, l’analogie a ses limites. Un nuage d’orage plane. Un nuage d’orage menace. Je suis lumière, c’est vrai, mais jamais je ne foudroie. Oui, j’ai le pouvoir d’apporter le chaos sur Terre, de ravager l’humanité, or pourquoi choisirais-je de le faire ? Où serait la justice dans tout cela ? Par essence, je suis la justice pure, la loyauté pure. Ce monde est comme une fleur dans ma paume. Je préférerais m’autodétruire plutôt que l’écraser.

Le Thunderhead

 

 

1


Berceuse

 


* * *

 

 

L’Honorable Faucheur Brahms adorait sa robe en velours couleur pêche gansée de broderies bleu layette. Certes, le velours retenait désagréablement la chaleur les mois d’été, mais après soixante-trois ans de fonction, le faucheur s’y était habitué.

Il avait tout récemment repassé le cap et s’était réinitialisé physiquement à l’âge fringant de vingt-cinq ans. À présent dans sa troisième jeunesse, sa passion pour le glanage était plus féroce que jamais.

Sa routine était toujours la même, quoiqu’il changeât parfois de méthode. Il se choisissait un sujet, homme ou femme, l’immobilisait, puis lui jouait une berceuse – la Berceuse de Brahms, pour être précis, l’illustre œuvre pour piano composée par son « Patron historique ». Quitte à prendre comme nom celui d’une figure du passé, autant que celle-ci s’intègre d’une manière ou d’une autre à la vie du faucheur. Il jouait la berceuse sur le premier instrument venu, et s’il n’y en avait aucun, il la fredonnait. Puis il mettait un terme à la vie du sujet.

Politiquement, il penchait vers les enseignements de feu Maître Goddard, car il adorait glaner et ne voyait pas qui cela pouvait déranger. « Dans un monde parfait, chacun devrait pouvoir faire ce qu’il aime, non ? » avait écrit Goddard. Ce sentiment gagnait du terrain au sein de toutes les Communautés régionales.

En cette fin d’après-midi, Maître Brahms venait de réaliser un glanage particulièrement amusant dans le centre-ville d’Omaha. Sifflotant sa berceuse, il descendait la rue d’un pas tranquille en se demandant où il pourrait bien trouver un repas décent à cette heure. Soudain il s’arrêta avec la sensation aiguë que quelqu’un l’observait.

Évidemment, des caméras coiffaient chaque réverbère de la ville. Le Thunderhead était toujours en alerte. Mais ce regard vigilant qui ne cillait jamais ne se préoccupait nullement des faucheurs. Il n’avait même pas le droit de commenter leurs allées et venues, et encore moins d’intervenir dans leurs affaires. Le Thunderhead était l’ultime voyeur de la mort.