L'assassin court toujours ; et autres expressions insoutenables

Pommier, Frederic [Extrait 5]

 

C’est une véritable obsession pour nos dirigeants. Depuis maintenant plus de trente ans, ils veulent tous inverser la courbe du chômage. Ils ne veulent pas l’infléchir, ni la redresser ni la retourner. Ils veulent l’inverser. Sarkozy souhaitait le faire. Chirac aussi. Même Mitterrand. « Mais, cette fois, je vous promets qu’on va y arriver », ne cesse de dire François Hollande. « D’ici la fin de l’année », nous avait-ilpromis lors de ses vœux aux Français l’an dernier.Chez les amis où j’étais ce soir-là, il y avait une jolie fille avec un petit accent allemand.

 

Pas Angela Merkel, non : Diane Kruger. C’est la deuxième année qu’on passait le réveillon ensemble (nous avons des amis communs) et quand elle a entendu l’expression du chef de l’État, elle m’a dit : « Mais faut être tordu pour vouloir inverser une courbe ! Les courbes, c’est mignon, il faut surtout pas y toucher... » À quoi j’ai rétorqué : « Écoute, Bibiche... » – les soirs de réveillon, j’appelle tout le monde « Bibiche ». 

 

Donc j’ai lancé:
« Écoute, Bibiche, tes courbes sont effectivementtrès mignonnes, mais celle du chômage est très moche et on en a plein le dos !

– C’est un peu comme une courbature ?

– Voilà, t’as tout capté, Bibiche. La courbe du chômage, c’est un peu comme une courbature. Mais une courbature qui ne s’en va jamais...»

 

Sur ce, toute l’assemblée a pris part au débat, chacun se mettant à parler courbe. Parfois, le soir du réveillon, il y en a qui discutent de leurs vacances aux sports d’hiver ou de leurs bonnes résolutions – moins manger, mieux manger, faire du sport, s’occuper plus des autres, s’occuper davantage de soi. Nous, on a parlé courbe, et c’était très, très ennuyeux. Pire encore qu’un colloque sur les taux direc- teurs de la BCE avec, comme débatteurs, Zahia et Pierre Moscovici.

 

Un type avec de grosses lunettes nous a expliqué la courbe de Phillips, courbe illustrant la relation entre inflation et emploi. Un autre a fait l’apologie de la courbe de Laffer, illustrant la thèse selon laquelle trop d’impôt tue l’impôt... Puis un troisième a enchaîné sur la courbe de Lorenz, illustrant les inégalités de revenus. « Dis donc, on dirait qu’ils ont tous passé un bac B ! » m’a soufflé Diane dans le creux de l’oreille.

 

Soufflé, je l’étais aussi. Idem quand la maîtresse de maison a décidé de nous montrer la courbe de croissance de sa chatte angora. « Mais, ma chatte, montre-nous plutôt ta courbe de température ! » a hurlé, hilare et suintant, le colosse Gérard Depardieu, qui n’était pas encore parti chez les Soviets, mais était déjà bien murgé.

 

Jean-Daniel Flaysakier, le médecin de France 2, s’est alors approché – lui aussi était invité, il est très drôle et très sympa – et il s’est mis en tête d’expliquer à Gégé la courbe de Widmark, courbe représentant le processus d’élimination de l’alcool... Ensuite, histoire de dessoûler l’acteur, il lui a dessiné la courbe de Howald, qui décrit la relation entre l’activité physique et la perte de gras. « Cette courbe-là, François Hollande doit bien la connaître », m’a murmuré Diane en se resservant une coupe.