Joséphine ; le paradoxe du cygne

Pierre Branda

 

« La grâce protège : en lissant son aile,
le cygne s’en fait une cuirasse. »

Henri Frédéric AMIEL,
Grains de mil (1854).

« Le chemin de la vérité est celui du paradoxe :
pour l’éprouver, il faut la contempler sur la corde raide.
Quand la vérité devient acrobate, nous pouvons la juger. »

Oscar WILDE,
Les Ailes du paradoxe (1996).

 

 

 

 

Cette histoire commence, ou plutôt s’achève par une fiction. Cette fiction porte un nom : Joséphine de Beauharnais. Oui, une fiction, presque une mystification. Avant d’entreprendre ce travail, je n’y avais à vrai dire jamais vraiment prêté attention tant ce nom nous est désormais familier. En l’entendant, on pense aussitôt à la femme légère, indolente, sournoise, infidèle, dépensière bien sûr, frivole et évanescente que beaucoup ont dépeinte livre après livre. Comme d’autres, j’ai aimé ce roman d’une vie. Parfois, je me suis bien demandé comment Napoléon avait pu tomber amoureux d’elle. Lui si rationnel et ordonné. Probablement l’avait-elle envoûté, cette « diablesse », on ne sait trop comment. Tout à la fois cygne blanc pour la majesté de son allure, mais aussi vrai cygne noir lunaire et féminin, Joséphine est un modèle d’intrigante à qui cependant on pardonne tout. Alors, comme nom d’héroïne, Joséphine de Beauharnais, c’est plutôt joli, charmant même. Il n’a pourtant jamais été prononcé du vivant de la première impératrice des Français et sonne aussi faux que tout ce qui précède. Il fut imaginé sous un régime, celui de la Restauration, pour des raisons politiques. Ce prénom, Joséphine, est une pure invention. Il vit le jour sous la plume enflammée d’un général plein d’avenir. Ce nom,Beauharnais, n’était pas non plus le sien. Elle en hérita après un mariage improbable, et pour finir calamiteux. Sa véritable identité, Marie-Joseph-Rose de Tascher de La Pagerie, s’est ainsi entièrement effacée de sa pierre tombale. D’autres noms ont cependant traversé les âges et peuplent parfois notre mémoire. Dans sa jeunesse, elle répondait au doux nom de Yeyette. Adolescente, elle préféra le prénom deRose, celui que portait aussi sa mère, ou de Marie-Rose, pour éviter toute confusion avec sa génitrice. Puis elle devint la vicomtesse de Beauharnais. Elle fut aussi un temps la citoyenne Beauharnais, avant que la tragédie ne crêpe de noir la veuve Beauharnais. Après son second mariage, la citoyenne Bonaparte fit son apparition. Au bas de ses lettres, elle signait cependant le plus souvent Lapagerie Bonaparte ou même parfois Lapagerie Buonaparte, sans doute pour se différencier d’une belle-famille qui par ailleurs la détestait. Et Joséphine ? Napoléon fut le premier à l’appeler ainsi, et longtemps même il fut le seul. Elle-même n’adopta ce nouveau prénom qu’une fois son époux devenu maître de la France. Sous l’Empire, on célébrait l’impératrice Joséphine ou tout simplement l’impératrice. Après le temps des défaites, les bureaux royalistes de la censure l’appelleront un temps la mère du prince Eugène, avant de lui préférer l’immortel Joséphine de Beauharnais. Alors proscrit, le nom Bonaparte lui fut retiré, et plus question de l’appeler par son seul prénom car il fallait oublier la souveraine déchue.