Janet

Michèle Fitoussi

 

À toutes mes amies qui écrivent.

À mes enfants, qui savent ce qu’écrire veut dire.

 

 

Orgeval, août 1974.


Le jardin s’épanouit sous le soleil de cette fin d’été. Les soucis jaunes sont gros comme des pommes, les dahlias, d’une rare beauté, annoncent le changement de saison. Et les roses, cette profusion de roses. On dirait une tapisserie aux couleurs désassorties. Elles poussent n’importe comment, ici un buisson de pétales écarlates, là un gigantesque arbuste corail accroché à la grange, elles se déploient en guirlandes rouges et blanches sur le mur de pierres qui clôt la maison.

Ce n’est pas une année à fruits, se lamentent les fermiers, et c’est tant mieux pense Janet dont le regard s’échappe au-delà de la fenêtre. Elle aime les fleurs, d’un plaisir enfantin. Béni soit Dieu de les avoir créées, il aurait pu s’en tenir aux légumes.

Comment rendre justice à tant de splendeur ? Janet Flanner s’enferme dans sa chambre tous les après-midi, mais elle peine à décrire les roses. Du reste, elle peine à écrire tout court, les mots sèchent au bout de sa plume, rien ne vient. Des piles de journaux annotés jonchent le sol autour d’elle, les coupures remplissent ses tiroirs ouverts. Sur son bureau, des liasses de feuillets biffés, deux cendriers débordant de mégots, un pot rempli de crayons bicolores bien taillés, quelques photos. Et puis, fraîchement cueillis, des pois de senteur d’un mauve délicat ouvrent leurs corolles dans un vase de porcelaine anglaise.

 

Ce désordre quotidien signale sa présence. Janet ne peut pas travailler sans ces objets éparpillés, ils sont les repères de sa vie de nomade. En juin, après son angine de poitrine, elle est revenue à Orgeval, veillée par Noël qui se transforme en dragon quand elle allume une cigarette ou se sert un deuxième Martini avant le dîner. Janet promet d’être raisonnable, mais elle fume en cachette et laisse la fenêtre entrouverte, même sous l’orage, pour chasser l’odeur du tabac.

La fatigue l’a obligée à renoncer à la machine, elle qui tapait avec deux doigts et la vitesse de cinquante ans de pratique. Le stylo offert par Natalia la remplace moins avantageusement, mais la plume glisse sans effort sur le papier couvert de sa large écriture anguleuse, au tracé désormais tremblé. Sa vue a baissé, son énergie aussi, sa mauvaise santé ne l’encourage pas à travailler. Elle n’a rien envoyé depuis des mois au New Yorker, elle ne sait plus si elle en est encore capable.

Les doutes, mauvais compagnons d’écriture, sont revenus en force. Ils ne l’ont jamais quittée, mais elle les surmontait mieux, autrefois. Où est passé son talent d’orpailleuse pour tamiser le flot de l’actualité, avant d’en extraire une à une les pépites ? Elle les polissait longuement, attentive au vocabulaire, au rythme, à la chute enfin, qu’elle mettait souvent des heures à trouver.

Shawn a tellement insisté qu’elle a fini par accepter. Elle a du mal à se concentrer, son esprit vagabonde. Le passé, ce cher passé. Janet n’aime pas les retours en arrière, elle a toujours vécu au présent, d’autant plus aujourd’hui que sa mémoire chancelle. Mais le futur a-t-il un sens à son âge ? Les souvenirs, au moins, sont tangibles. Quand elle réussit à les attraper.