Fureur

Chochana Boukhobza

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

 

Louis ARAGON

 

 

 

 

Alexis

 

Simon essuie un plateau de verres en fixant le ciel par le carreau de la fenêtre. Il fait ça avec soin. Il prend chaque verre par le pied, il y enfonce un coin du torchon. Il visse le tissu. Il s’oublie, il visse encore, puis il retire le torchon, le jette sur son épaule, présente le cristal à la lumière, en étudie la transparence, recommence à essuyer, mécontent du résultat.

Rosie va et vient.

Parfois, elle se plante derrière Simon pour observer ses mouvements et son visage exprime une exaspération qui ne cesse de croître. Elle lui a donné vingt-quatre verres, six flûtes à champagne, six verres à vin, six verres à eau, six verres à apéritif. Ce n’est pas la mer à boire. Elle, en dix minutes, aurait bâclé cette affaire. Les verres auraient dansé entre ses doigts, hop, hop ; à peine saisis, à peine posés. Ils auraient étincelé en deux coups de torchon. Le cristal, c’est délicat. Plus on le manipule, plus il se ternit. Et puis on ne va pas y passer la journée.

Soudain, Rosie perd patience.

— Biquet ?

— Oui, chérie ? dit Simon en se tournant vers sa femme, les yeux pleins de candeur. Il découvre Rosie, les poings sur les hanches, le regard étincelant.

— Tu veux quelque chose ?

— Tu t’en sors ?

— J’assure, dit Simon avec un sourire. Pourquoi ?

— Je vais avoir besoin des verres.

— J’ai presque fini.

Fini ?

Simon n’a essuyé que six verres.

— Préviens-moi, quand tu auras terminé.

Lui, sans comprendre la pointe, hoche gaiement la tête.

— Pas de problème.

Et il enfonce à nouveau le torchon dans le verre qu’il a gardé entre ses mains.

Rosie préfère filer pour ne pas exploser.

Le coude appuyé sur le buffet, le portable collé contre sa bouche, la tête penchée vers le plancher, Stella poursuit sa conversation avec Laurence, sa meilleure amie. Quand elle est en présence de sa mère, Stella s’arrange pour s’extraire. Elle se réfugie dans un livre, elle consulte son ordinateur, elle discute au téléphone.

Rosie revient dans le salon. Elle porte à deux mains une bassine en plastique rouge pleine d’eau, sur laquelle flotte une éponge verte. Elle marche avec précaution sur ses talons, les reins arqués par l’effort. Elle pose la bassine sur la table basse du salon, s’en va, revient avec la chaise de bébé de Roxane.

— Qu’est-ce tu fais ? demande Stella à sa mère.

Rosie se retourne vers Stella

— Je vais laver cette chaise. Elle grouille de microbes.

— Microbes ? murmure Stella stupéfaite.

— De quoi tu parles ? s’exclame Laurence à l’autre bout du fil.

Le clapotis de l’éponge dans l’eau de la bassine rythme le silence. La main de Rosie monte le long des barreaux de la chaise, contourne le dossier, descend le long des pieds en bois. Roxane, qui n’aime plus cette chaise, n’acceptera pas de s’y percher. Depuis la naissance de Mina, l’enfant réclame un siège comme une adulte, et Alma satisfait cette demande en empilant trois ou quatre coussins sous les fesses de sa fille.