French Manucure

Géraldine Maillet

 

Une bourrasque glacée transperce les arcades de la rue de Rivoli. Clarisse se protège derrière un pilier. De pauvres guirlandes égayent les échafaudages. Des sacs de couchage inertes recouvrent la bouche d’aéra- tion du métro. Les touristes marchent vite. Des champions de rollers slaloment entre les flocons.

Clarisse grelotte. Elle voit son reflet dans la vitrine en soldes. Consternant. Une heure devant le miroir de son dressing pour choisir une mini-robe en skaï rose, un gilet en mouton frangé, des collants pan- thère et des nu-pieds lamés. Pourquoi ces san- dales alors que Météo France annonçait d’importantes chutes de neige sur la capitale ? Cla- risse travaille dans l’événementiel. Elle doit frapper les esprits. Elle ne peut pas miser sur son physique qui n’a rien d’exceptionnel. C’est donc graˆce à ses tenues anachroniques, au risque d’y perdre la santé, qu’elle compte dans son agenda la ligne directe de la plupart des personnalités du Bottin mondain. Un éternel sourire ponctué de grands éclats de rires, et elle apparaît comme une valeur sûre du métier.

Bonne copine des femmes qui ne voient pas en elle une rivale, franche camarade des hommes qui n’ont jamais exprimé autre chose que de l’amitié, tous l’adorent. Les dégaines de Clarisse sont inoubliables, mais personne ne cherche à l’imiter ou à la séduire.

Clarisse renifle. Elle fouille dans son cabas, sort une flasque. Déjà vide. Des mois qu’elle ne ferme pas l’œil sans une dose de Lexomyl. Elle joue la femme épanouie, mais son job est de plus en plus difficile, elle supporte son fils de moins en moins et son mari ne la touche plus.

Désabusée, Clarisse remonte la rue à la recherche d’un taxi.

Une vieille dame gagne à grand-peine la station. Un soupir d’épuisement et elle pose sa longue jour- née de shopping aux pieds de Clarisse.

— Je n’ose imaginer que vous allez passer devant moi.

La vieille dame affiche une expression innocente.

— Ah, excusez-moi, je croyais que vous travail- liez... heu... J’ai les jambes en compote, mademoi- selle, vous ne voyez pas d’inconvénient si je prends votre place ? J’ai peur de glisser.

— Vous me prenez pour une pute et une conne à la fois ?

— Vous pourriez être aimable, tout de même. Je rentre dans ma soixante-douzième année.

— Chère madame, moi, je rentre dans mon appartement pour lequel j’ai emprunté sur vingt ans, je dois donner le bain à mon mouflet qui prend la baignoire pour une piscine à vagues et moi pour sa bonne à tout faire, je prépare le dîner que mon mari savoure en tête à tête avec son ordinateur, je finis mon travail et le chablis de la veille puis je m’endors avec l’atroce sensation de passer à côté de mes meil- leures années. Je suis en train de crever à petit feu dans l’indifférence générale...

Sonnerie du Motorola. Une jolie blonde apparaît sur l’écran.

— Qu’est-ce que tu fais, Clarisse ?

— Je me transforme en statue de glace face au Louvre.