Éparse

Lisa Balavoine

 

« Give me a reason to love you

Give me a reason to be

A woman

I just wanna be a woman. »


Portishead,

Glory Box, 1995.

 

 

Enfant, je n’avais pas envisagé de devenir une personne normale.


*

 

Désormais il convient d’être réaliste. La peau de mon visage se constelle de taches brunes de mois en mois, parfois de jour en jour. Il faudrait que je prenne rendez-vous chez un dermato. Je vieillis. J’ai des rides persistantes autour des yeux. Mon cou s’empâte, mes paupières s’affaissent, mon corps se flétrit. Certains matins, je me réveille trempée de sueur. J’ai parfois mal au dos. Maigre consolation, je n’ai pas de cheveux blancs. En revanche, je crois que j’ai perdu un centimètre. Je laisse faire. Je ne lutte pas. Je n’ai pas les armes.


*

 

Ma mère écoutait beaucoup de chanteuses tristes qui chantaient tristement des chansons tristes. France Gall rêvait qu’on lui fasse tout bas une déclaration. Véronique Sanson se demandait si cet amour aurait un lendemain. Nicole Croisille criait qu’on lui téléphone pour lui dire qu’on l’aime. Corynne Charby vivait comme une boule de flipper qui roule. Jakie Quartz s’entêtait à faire une mise au point pour toutes les victimes du romantisme. Bibie désirait tout doucement arrêter les minutes supplémentaires qui faisaient de sa vie un enfer. Toutes étaient seules, abandonnées, perdues et le clamaient haut et fort. Leurs mots résonnaient quotidiennement dans l’appartement et déposaient leur lot de larmes amères sur les cils de ma mère. Sur la bande FM de ma jeunesse ne se promenaient que des femmes qui avaient le vague à l’âme.


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Je voudrais pouvoir décoller les différentes couches de papier peint de ma vie pour retrouver le lé d’origine.


*

 

Je n’aime pas les transports en commun. Je n’aime pas les multiplexes de cinéma. Je n’aime pas les supermarchés. Je n’aime pas les centres commerciaux. Je n’aime pas les parcs d’attractions. Je n’aime pas les clubs de vacances. Je n’aime pas les meetings politiques. Je n’aime pas les manifestations sportives. Je n’aime pas les chaînes de fast-food. Je n’aime pas les défilés militaires. Je n’aime pas les plages bondées. Je n’aime pas les fêtes de la Saint-Sylvestre. Je n’aime pas les rassemblements familiaux. Je n’aime pas les stations de ski. Je n’aime pas les expressions à la mode. Je crois que je suis un peu snob.


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Sur le pourtour de la vasque en céramique blanche, un bocal en verre contient un assortiment d’élastiques colorés, des barrettes en métal, des pinces de toutes tailles. La brosse à cheveux emprisonne quelques fins filaments blonds entre ses picots. Dans une boîte sans couvercle, des rouges à lèvres se serrent les uns contre les autres. Rouge rouge, Baiser ardent, Rose volupté. Leur nom évoque à lui seul la promesse d’élans passionnés. Une brosse à dents medium sur le déclin côtoie un dentifrice bio à l’eucalyptus. Il n’y a pas de gobelet. Un panier d’osier disposé de l’autre côté du robinet recèle tout un tas d’ustensiles disparates : pinceaux, crayons, cotons, eau démaquillante, lotion à la rose, fards à paupières, échantillons de crèmes diverses, ciseaux, pince à épiler, vernis à ongles, dissolvant, cotons-tiges. À côté du panier, un flacon de parfum : Féminité du bois, de Serge Lutens. Une trousse à maquillage est posée là, attendant de rejoindre un sac à main. L’essentiel y est entreposé : un mascara noir ultra-volumateur, un crayon noir, un anticernes nude, un mini-déodorant, un blush rosé en poudre, un miroir de poche. Il y a là aussi une plaquette de pilules contraceptives arrêtée sur le samedi. Dans le meuble sous le lavabo, on trouve une collection de crèmes pour le visage ou le corps. Crèmes gommantes, lissantes, antirides, fermeté, contour des yeux. Beaucoup n’ont presque pas été utilisées, certaines voient leur date de péremption dépassée depuis longtemps. Un sèche-cheveux Calor repose sur une tablette au côté d’un épilateur électrique Babyliss. Un shampooing pour cheveux fragiles est rangé, attendant de se substituer à celui qui repose sur le bord de la baignoire. Des serviettes et gants de toilette finissent d’occuper les étagères. Au-dessus du lavabo, un miroir et, dans celui-ci, le reflet d’un visage anodin, le mien.