Dans la remise

Benaroya, Ines

 

 

 

 

1.

 

 

Anna se réveille en sursaut. En une fraction de seconde, ses tympans se tendent. Son souffle se rétrécit. Son cœur s’affole. Sous le drap léger, elle grelotte malgré la chaleur. Un bruit l’a arrachée au sommeil.

 

Elle écarquille les yeux sur l’obscurité. La silhouette familière des meubles émerge de la pénombre, l’armoire, la commode, le miroir au-dessus. La chambre flotte dans un halo cendré telle qu’elle l’a laissée il y a quelques heures, avant de s’endormir. La respiration sifflante de Bertrand trouble à peine le silence. Rien ne manque à l’appel, même si elle ouvre les yeux sans préavis.

 

La tranquillité apparente ne la rassure pas, au contraire. Impossible de penser qu’elle a rêvé. L’écho du bruit vibre encore, s’estompant peu à peu sans disparaître tout à fait. Son angoisse ne cesse de croître. On est venu la trouver alors qu’elle dormait. Elle reste sur le qui-vive.

 

Par les fenêtres ouvertes, le vent la fait tressaillir. Il faisait si chaud hier soir, ne fermons pas, a dit Bertrand en se couchant. À dormir fenêtres au vent, on s’expose à ce genre de désagrément. Mais Anna n’a pas contrarié Bertrand.

 

Voilà que ça recommence. Ça vient de dehors. Un bruit qu’on essaye d’amortir, une masse qui se déplace, frotte, un claquement de bois sec, plusieurs fois, un effort pour tendre ou tirer, une résistance assourdie.

 

Bertrand sursaute quand elle touche son épaule.

 

« Qu’est-ce qui se passe ? »

 

« Il y a un bruit, écoute… »

 

Au loin la rumeur de la ville, un moteur, un chien. Il reste quelques secondes en appui sur son avant-bras.

 

« Quel genre de bruit ? »

 

« Dans le jardin, comme si on voulait forcer quelque chose… Contre les murs de la maison… Ou la remise… »

 

Il attend encore puis se rallonge et l’attire contre lui.

 

« Je n’entends rien du tout. Tu as dû faire un cauchemar. C’est la chaleur… Essaie de te rendormir, il faut que tu te reposes. Demain, la journée ne va pas être facile… Tu as besoin de sommeil… Ma chérie… »

 

Bertrand a pris sa voix basse. Il caresse le dos d’Anna et souffle sur son front pour la rafraîchir, chut, tout va bien… Quelques minutes s’écoulent et sa respiration siffle de nouveau dans un rythme régulier. Anna, serrée contre lui, n’ose pas bouger. Le bruit reprend de plus belle. Elle ferme les yeux et tente de se calmer. Elle ne va pas encore déranger Bertrand. Tant pis. Elle se débrouillera toute seule avec ça.

 

*

 

Lorsqu’elle se réveille, des rais de lumière jaune filtrent à travers les persiennes rabattues. Bertrand est parti travailler depuis longtemps. Elle se sent reposée après ce surplus inaccoutumé de sommeil. Quel bonheur d’être couchée, un jour de semaine, sans horaire, sans rendez-vous. Quel délice cette lumière tiède avant la fournaise. Une nouvelle journée de canicule est annoncée mais pour l’instant, c’est parfait. Elle s’étire et se déplie au travers du lit. Il est presque neuf heures. Elle a une pensée brève pour le cabinet et les imagine, courant à droite à gauche, ordinateur sous le coude et café à la main, Pierre-Pol aboyant les consignes… La veille, pour prévenir, elle a téléphoné à Diane. Elle a dit, ma mère est morte dans la nuit. Sa voix a sonné faux, comme la blague dans le film, allô, bonjour madame, je ne pourrai pas venir à l’école parce que ma mère est morte. Elle a dû réprimer une envie de rire.