Chien-loup

Serge Joncour

 

1re PARTIE

 

 

Juillet 1914

 

 

Jamais de tels cris n’étaient descendus depuis les collines. Jamais on n’avait entendu beugler comme ça. Vers minuit, au village, les premiers hurlements résonnèrent depuis les hauteurs, des hurlements lointains, qui à l’évidence se rapprochaient. Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux. On pensa d’abord à des lynx ou à des renards qui se disputeraient une prise, ces petits fauves libres et enragés qui enfièvrent les nuits de leurs carnages. Ou alors c’était le requiem des loups, parce que les loups modulent entre les graves et les aigus, en meute ils vocalisent sur tous les tons pour faire croire qu’ils sont dix fois plus nombreux. Ces derniers temps on balançait ce qu’il faut de strychnine, malgré ça des loups il en restait dans les collines, alors on réveilla tout le monde, les anciens comme les enfants, on les tira du lit pour qu’ils frappent des cuillères sur le cul des casseroles, qu’ils sortent en criant bien fort, unique méthode éprouvée pour faire reculer les loups.

La nuit, les bois sont un royaume peuplé de cris et de chevauchées. Dans l’ombre, les animaux en profitent pour vivre à l’abri des hommes, de loin on les entend chasser ou s’accoupler, certains même se battent, chaque nuit la terre redevient le monde des bêtes sauvages, et ce soir-là elles l’étaient plus que jamais.

— C’est quand même pas des…

— Tais-toi !

Puis la ronde endiablée bascula de ce côté-ci de la colline, le bruit se précisa, et là on comprit que c’étaient des aboiements, des aboiements heurtés et déchirants, mais les loups n’aboient pas et jamais des chiens n’auraient geint aussi fort, pas même des chiens évadés de l’enfer, seuls des chevreuils pouvaient le faire, des chevreuils qui aboyaient atrocement ce soir, une marée de chevreuils sans doute survoltés par les baies de bourdaine ou enflammés par la peur. Jamais ils n’avaient gueulé aussi fort, jamais ils n’avaient lacéré les collines de cette alarme démoniaque. Du coup, plus la peine de taper sur les casseroles, mais il fallut rappeler aux enfants que tous les étés les chevreuils aboient, la nuit ils aboient plus fort encore que des chiens, et d’une façon plus dramatique, plus gutturale et affolante, c’est la gueulante infernale des mâles qui chamboulent les ténèbres, les appels de brocards en rut dont on ne sait s’ils cherchent à effrayer l’adversaire ou à hurler leur détresse.

Tout de même, pour qu’ils gueulent tous et dans ce même chœur, c’est que quelque chose devait les effrayer. À Orcières, on ne les avait jamais entendus aussi nombreux, c’est par dizaines qu’ils semblaient rappliquer, refoulés du fond des âges vers les maisons. Au village personne n’avait peur des chevreuils, mais tous tremblaient à l’idée de savoir ce qui pouvait les terrifier ainsi.