Ce coeur qui haïssait la guerre

Heurtault, Michel

 

À Cyril et Priscilla

 

 

« Nous resterons seuls debout, nous qui nous sommes préparés depuis longtemps à prendre le pouvoir en main. Nous nous annexerons les gens intelligents et, pour ce qui est des imbéciles, nous monterons sur leur dos. Cela ne doit pas vous troubler. Il nous faudra rééduquer la génération actuelle pour la rendre digne de liberté. »

Fiodor Dostoïevski, Les Démons

 

« L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. »

George Orwell, 1984

 

« Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille ! [...]

Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine […]

Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :

Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !

Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons.

Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères. »

Robert Desnos, paru dans L’Honneur des poètes, 14 juillet 1943

 

 

PRÉLUDE

 

 

1


Le brouillard montait du fleuve par vagues d’un gris sale. Sur les trottoirs l’asphalte était parcouru de profondes entailles bordées de lambeaux de bitume que le vent soulevait et laissait retomber, comme répugné par cette chair noirâtre. Les boutiques avaient baissé leurs grilles et les rues sans lumières étaient vides. Une Jeep dépassa le car. Ses feux arrière fixaient la nuit avec un éclat fauve, féroce. Elle zigzagua entre les gravats éparpillés tout au long de la rue de Bâle et disparut entre les maisons qui levaient les bras immenses de leur charpente vers le ciel déjà noir.

Au sortir de l’usine, recroquevillés sur les banquettes de bois, les passagers restaient silencieux, apeurés à l’idée que les rares passants ne les reconnaissent et ne se mettent à les insulter. Mais qui savait que des Allemands travaillaient ici, dans un entrepôt désaffecté de Saint-Louis, une petite ville alsacienne à quelques kilomètres de Bâle et de Mulhouse, et qu’ils étaient les inventeurs des Wunderwaffen1, ces V1 et ces V2 qui avaient semé la terreur et la mort, non sur les champs de bataille, mais à Paris, Londres et Anvers ?

Six mois plus tôt, le Führer s’était suicidé dans son bunker assiégé et le Reich avait capitulé sans conditions. Restaient les ruines. Partout en France, en Allemagne, on fouillait dans les immeubles effondrés à la recherche d’un souvenir, d’un ustensile de cuisine, d’un meuble brisé à échanger contre de la nourriture, comme si ces objets dérisoires avaient le pouvoir de chasser la peur et la douleur, de réparer les blessures de l’âme plus que du corps.

Anton pensait aux années où il avait travaillé sur les fusées. Qu’est-ce que la recherche et les rêves de voyage sur la Lune à côté de la mort d’un enfant ? On ne rachète pas les souffrances, les destructions, le sang versé, par des excuses ou des regrets.