Bourguiba

Le Gendre, Bertrand

 

PROLOGUE


Le jour de gloire du Combattant suprême


Habib Bourguiba l’affirme : le 1er juin 1955 a été « le plus beau jour de ma vie1 ». Du pont supérieur du Ville-d’Alger qui aborde aux côtes tunisiennes en cette chaude matinée de printemps, il peut apercevoir la marée humaine, massée sur les quais, d’où montent des « Yahia Bourguiba ! », « Vive Bourguiba ! ». La grande nouvelle, que tous attendaient, a précédé de peu ce retour triomphal au pays après des mois d’éloignement imposés par la France au leader nationaliste : le dimanche 29 mai à 3 heures du matin, les gouvernements français et tunisien ont paraphé à Paris l’accord qui consacre l’autonomie de la Tunisie. Le protectorat prend fin, la route de l’indépendance est ouverte.

Plus qu’à toute autre figure nationaliste, les Tunisiens doivent à la détermination, à la lucidité et au courage de celui qu’ils célèbrent ce jour-là de pouvoir enfin redresser la tête. Effacées, les treize années que Bourguiba a passées en prison, en exil ou en résidence forcée. Oubliées, les humiliations, les revers et parfois les moments de doute qui ont émaillé le combat auquel il s’est voué corps et âme trente ans durant. À bord du Ville-d’Alger qui accoste sous les vivats à La Goulette, l’avant-port de Tunis, il savoure son jour de gloire. Coiffé d’un fez écarlate mais vêtu à l’européenne, il agite un mouchoir blanc, gage de fidélité à ce peuple qui lui ouvre grand les bras.

À peine est-il descendu de la passerelle que la foule le happe, le porte, l’étreint. Après une brève allocution2, le héros du jour prend la route de Carthage où l’attend le bey, le chef d’État du pays, puis de la médina de Tunis. Venus des caïdats les plus reculés, à pied, en charettes, à bord de taxis collectifs, à bicyclette, en autocar, des grappes compactes lui font une haie d’honneur le long des 30 kilomètres du parcours. Le voici, un foulard rouge autour du cou tel un jeune nationaliste ; chevauchant un fier pur-sang ; à bord d’une Chevrolet Bel Air découverte, un chapeau au large bord emplumé sur la tête, l’emblème de la tribu des Zlass ; debout dans une Land Rover ; porté à dos d’homme…

Il a officiellement 51 ans (son âge est incertain), et s’il se tient si droit dans le tourbillon qui l’emporte, c’est qu’il est petit : 1,65 mètre, 5 centimètres de moins que la moyenne de ses contemporains3. Mais le Zaïm al-umma, le leader de cette nation en devenir, rayonne d’autorité et de confiance en soi, comme l’observe le journaliste français Jean Daniel qui a fait sa connaissance à cette époque : « Je le revois petit mais prêt à bondir, le menton déjà impérial […], le pétillement bleu de son regard à la fois dominateur et amusé […]. Aussitôt, je me dis qu’il était de la race des félins avec, en plus, une expression gestuelle si accomplie qu’elle aurait pu le conduire au mime […]. Lorsqu’il parlait en public, incomparable tribun, ses gestes précédaient à ce point l’expression de sa pensée que lorsqu’il s’exprimait on avait l’impression qu’il se répétait4. »