Bandidos

Marc Fernandez

 

À la mémoire de Christel, partie trop tôt.

Pour Hugo et Didier, la vida sigue…

 

 

« La mémoire ne garde pas des pellicules, elle garde des photos. »

Milan KUNDERA

 

« Tout homme qui fera profession de rechercher la vérité et de la dire sera toujours odieux à celui qui exercera l’autorité. »

CONDORCET

 

 

Prologue

 

20 janvier 2017, Buenos Aires


Plus jamais ça. C’est ce qu’espèrent les centaines de personnes réunies sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires. Le silence a envahi l’endroit. Autour de l’obélisque qui se dresse en son centre, la plupart des participants à ce rassemblement arborent un tee-shirt blanc sur lequel est imprimé le portrait d’un homme. Souriant, la quarantaine, il a le regard malicieux, porte une barbe de trois jours, et on devine quelques kilos de trop. Sous cette image de bonheur, un prénom en lettres capitales noires : ALEX.

Alex Rodrigo. Photographe de son état. L’un des bons reporters qui émargeaient à La Información, l’hebdomadaire le plus important du pays. Assassiné le 20 janvier 1997. Vingt ans jour pour jour qu’il a été tué d’une balle dans la nuque après un passage à tabac en règle. La raison de cet hommage aujourd’hui. Pour qu’il ne soit pas mort pour rien. Et comme ceux qui ont fait ça sont des lâches en plus d’être des monstres, ils l’ont menotté et ont tenté de brûler son corps pour rendre son identification presque impossible.

Le premier journaliste assassiné depuis le retour de la démocratie, quatorze ans plus tôt. Un acte odieux qui a réveillé certains démons. Ce n’est pas seulement la liberté de la presse qui a été mise à mal ce jour-là, c’est aussi la liberté de penser, de vivre ensemble, de ne pas être d’accord et de pouvoir le clamer haut et fort sans risquer de mourir. Ce 20 janvier 1997, quand un passant a découvert le corps d’Alex dans un terrain abandonné de la banlieue de Buenos Aires, le pays tout entier s’est levé pour crier sa colère. Et dire non. Non à ceux qui croient qu’on peut tuer en toute impunité. Non aux commanditaires qui ont voulu faire taire un homme d’abord, une profession entière ensuite en envoyant ce message macabre. Non aux mensonges du pouvoir qui a tenté de faire passer ce crime au départ pour un suicide, puis pour une mort accidentelle. Un scandale qui a fait vaciller jusqu’au président de la République de l’époque. Une affaire qui a levé le voile sur les coins les plus sombres d’une nation qui se voulait exemplaire pour tout un continent, sur un pays qui pensait que la dictature n’était plus qu’une vieille histoire et qui préférait profiter d’une relative bonne santé économique. Un peso pour un dollar. La vie était belle. Les militaires n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. Et même si les blessures de cette période sombre avaient un peu de mal à cicatriser, tout le monde avait fait un effort pour que la transition et le retour à l’État de droit s’effectuent dans les meilleures conditions possible. Alors, quand Alex Rodrigo a été assassiné, une onde de choc a secoué l’Argentine et s’est même propagée vers les pays voisins qui, eux aussi, avaient connu le pire. Durant des semaines, il n’a été question que de cela. Le photographe s’est retrouvé à la une de tous les journaux, lui qui cultivait la discrétion et préférait être derrière l’objectif. Puis, comme souvent, après des semaines d’enquête, de débats, de prises de position de la part de tous ceux qui comptent dans la sphère médiatique, le feuilleton Alex s’est interrompu, pour laisser la place à une autre affaire. La loi du genre. Pourtant, vingt ans après, nombreux sont ceux qui n’ont pas oublié. Qui ne veulent pas oublier.