Baiser féroce

Roberto Saviano

 

Avertissement

 

Les personnages de ce livre sont imaginaires, de même que leurs vicissitudes personnelles. Tout lien avec des personnes ou des faits réels suggéré par sa lecture ne peut être que le fruit du hasard. Les éléments historiques et les faits divers cités, ainsi que les noms de personnes, de marques ou d’entreprises, ont pour seul but de donner de la vraisemblance au récit, sans aucune volonté de dénigrement et sans malveillance.

Vaut pour mon roman ce qui apparaît en ouverture du film de Francesco Rosi Main basse sur la ville : les personnages et les faits sont imaginaires, mais le milieu et la réalité sociale qui les ont produits sont authentiques.

 

 

À G., innocent tué à 17 ans.

À N., coupable qui a tué à 15 ans.

À ma terre d’assassins et d’assassinés.

 

 

PIRANHAS

 

MAHARAJA

Nicolas Fiorillo

 

BRIATO

Fabio Capasso

 

TUCANO

Massimo Rea

 

DENTINO

Giuseppe Izzo

 

DRAGO

Luigi Striano

 

LOLLIPOP

Vincenzo Esposito

 

OISEAU MOU

Ciro Somma

 

JVEUXDIRE

Vincenzo Esposito

 

DRONE

Antonio Starita

 

BISCOTTINO

Eduardo Cirillo

 

 

SUSAMIELLO

Emanuele Russo

 

RISVOLTINO

Gennaro Scognamiglio

 

PACHI

Diego D’Angelo

 

 

 

Pas s’retourner, foncer

Une bande de gosses armés,

La kalach déployée,

Qui crient un même truc,

« Manger ! ».

NTO’,

Il ballo dei macellai

 

 

PREMIÈRE PARTIE


BAISERS

 

 

Les baisers, on se les envoie au pluriel, un pluriel générique. Beaucoup de baisers. Mais chacun d’eux est indépendant, comme les cristaux de glace. Il ne s’agit pas seulement de savoir comment on le donne, mais comment il naît : l’intention qui le nourrit, la tension qui l’accompagne. Et comment il est reçu ou rejeté, avec quel frémissement – de joie, d’excitation, d’embarras – il est accueilli. Un baiser qui claque dans le silence, qui distrait par son bruit, un baiser trempé de larmes ou compagnon du rire, titillé par le soleil ou plongé dans l’invisible de l’obscurité.

Les baisers ont une typologie bien précise. Ceux qu’on donne comme un coup de sonnette : les lèvres qui s’impriment sur d’autres lèvres. Baiser passionné, pas encore mûr. Jeu précoce, cadeau timide. Ou le contraire : baisers « à la française ». Les lèvres qui ne se rencontrent que pour s’ouvrir : un entrelacs de papilles, un échange d’humeurs et de caresses avec la chair de la langue, dans le périmètre de la bouche garnie par l’ivoire des dents. À l’inverse, il y a les baisers maternels. Lèvres qui claquent sur les joues. Baisers qui annoncent ce qui viendra juste après : la puissante étreinte, la caresse, la main sur le front pour mesurer la fièvre. Les baisers paternels, eux, effleurent les pommettes, ce sont des baisers barbus, piquants et fugaces, en signe d’approche. Puis il y a les baisers de salutation qui frôlent la peau, et les baisers volés qu’on donne en douce, petites embuscades baveuses qui jouissent d’une intimité furtive.

Les baisers féroces sont inclassables. Ils peuvent sceller le silence, souligner des promesses, prononcer des condamnations ou déclarer des acquittements. Il y a les baisers féroces qui touchent à peine les gencives, d’autres qui pénètrent jusque dans la gorge. Les baisers féroces occupent toujours tout l’espace possible, se servent de la bouche comme accès, comme bassin dans lequel plonger pour savoir s’il y a une âme, s’il y a quelque chose pour envelopper le corps ou pas – les baisers féroces sont là pour sonder cet abîme ou trouver un vide. Le vide sourd et sombre qui dissimule.