À coeurs ouverts

Jessi Kirby

 

Cœur (nm) :

organe musculaire creux qui pompe le sang dans le système circulatoire en alternant contractions et dilatations ; siège de la personnalité, et en particulier de l’intuition, des sentiments et des émotions ;

partie centrale, vitale de quelque chose.

Définition du mot cœur

 

J’ignore comment, mais j’ai su, lorsque les sirènes m’ont réveillée à l’aube, que c’était pour lui.

Je ne me rappelle pas avoir sauté de mon lit ni fait mes lacets. Je ne me rappelle pas avoir actionné mes jambes pour remonter l’allée, parcourir la portion de route qui sépare nos maisons. Je ne me rappelle pas la sensation du sol sous mes pieds, de l’air pénétrant dans mes poumons, ni de mon corps s’efforçant désespérément de rattraper son retard. Car au fond de mon cœur, je savais déjà.

En revanche, après, je me souviens du moindre détail.

Je revois les lumières tournoyantes, bleu et rouge, éblouissantes dans la pâleur de l’aube. J’entends encore les voix tendues des secouristes. Les mots « traumatisme crânien » répétés en boucle dans le brouhaha crachotant de leurs radios.

Je me rappelle les sanglots bruyants d’une femme que je ne connaissais, et que je ne connais toujours pas. La position étrange de son SUV blanc, le capot enfoui sous les tiges cassées, les feuilles et les fleurs des tournesols bordant la route. La clôture, en miettes.

Je me rappelle le verre qui crissait comme du gravier sur le goudron.

Le sang. Beaucoup trop de sang.

Et sa basket qui gisait sur le côté, au milieu de tout ça. Le cœur que j’avais dessiné au marqueur noir sur le talon.

Je sens encore le vide de sa chaussure lorsque je l’ai ramassée. Si légère que j’en suis tombée à genoux. Je sens encore les deux mains gantées qui m’ont aidée à me relever puis qui m’ont fermement retenue quand j’ai voulu me jeter à son cou.

Ils ne voulaient pas me lâcher. Ils ne voulaient pas que je le voie. Alors ce dont je me souviens surtout, c’est d’avoir passé la matinée au bord de la route, toute seule, petit à petit engloutie par l’ombre. Et la lueur étincelante de l’aube sur les pétales dorés, éparpillés là où il est mort.

 

 

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« Entrer en relation avec le récepteur de la greffe peut aider la famille du donneur dans son deuil […]. Il est en général bénéfique pour le receveur et son entourage, ainsi que pour celui du donneur, d’échanger leurs pensées et leurs émotions concernant le don d’organe […] le don de la vie […]. Cependant, il faut parfois des mois, ou même des années, avant d’être capable de recevoir ou d’envoyer un courrier. Parfois, cela n’arrive jamais. »

extrait du site de Life Alliance,

programme pour les familles des donneurs

aux États-Unis1

 

 

QUATRE-CENTS JOURS.

Je me répète ce chiffre dans ma tête. Cramponnée au volant, je le laisse remplir cette sensation de vide intérieur. Je ne peux pas laisser passer ce jour-là comme les autres, sans rien faire. Quatre-cents, ça se fête… enfin, c’est un chiffre marquant. Comme trois-cent-soixante-cinq… Ce jour-là, j’ai apporté des fleurs à sa mère au lieu de les mettre sur sa tombe, c’est ce qu’il aurait voulu. Ou comme le jour de son anniversaire. C’était quatre mois, trois semaines et un jour après. Le cent-quarante-deuxième jour.