37, étoiles filantes

Jérôme Attal

 

« Toute la démarche des artistes modernes est dans cette volonté de saisir, de posséder quelque chose qui fuit constamment. »

Alberto Giacometti

 

« Agir, c’est modifier la figure du monde. »

Jean-Paul Sartre

 

 

Alberto a trente-cinq ans. Il est sculpteur à Paris, à la fin des années trente. Il travaille et vit dans un petit atelier du bas-Montparnasse. Il a une liaison avec une jeune femme, Isabel, et s’apprête à rompre avec elle au moment où, en pleine rue, une Américaine au volant d’une américaine lui fonce dessus. Alberto est transporté à l’hôpital. C’est ici que commence cette histoire.

 

1.

 

Ici le temps ne passe pas. Il est une coquille. Une caverne. Une cage. Où les nurses volettent comme des oiseaux fabuleux, le cœur sauvage et le chant rassurant. On trouve la peinture de Cézanne sous leurs blouses. Pommes, poires, et montagne Sainte-Victoire. Elles approchent leurs lèvres pour souffler sur votre bouillon, votre thé brûlant, et même si votre mal vient de l’autre extrémité de vous-même. Si vous souffrez du pied – suite à un choc accidentel – et pas de la façade – suite à une beigne. On se sent toujours plus solidaire de son œil droit que de son pied gauche. Question de distance.

 

Dans les couloirs de la clinique Rémy de Gourmont, des dizaines d’infirmières s’agitent, précédées de leurs rires rassurants ou de leur gravité soudaine. Leurs petons savonnent le carrelage fraîchement lavé. L’une, bientôt imitée par d’autres, prend de l’élan, de la vitesse, puis se laisse glisser en pliant le buste, imitant les mouvements d’Émile Allais, le skieur qui vient de remporter trois médailles (descente, slalom, et combiné) au championnat du monde de ski alpin à Chamonix.

Émerveillé par leur fantaisie sans pudeur, Alberto s’est redressé sur son lit. Il affiche la mine joviale, sans arrière-pensée, de ceux qui savent participer de bon cœur au spectacle de l’existence. Dans la pièce commune, où d’épais rideaux gris séparent en compartiments les lits des patients, il est aux premières loges. Arrondissant l’index et le majeur, deux doigts dans la bouche, il accompagne d’un sifflement complice les glissades des nurses sur le carrelage.

 

« Ne pas sortir d’ici avant de connaître chacune de ces filles par leur prénom. Et pourtant, au bout d’un moment, j’ai toujours du mal à associer le prénom et la tête. J’ai vraiment un problème avec la tête des gens. Qu’est-ce que ça raconte, une tête ? Une tête, ça passe son temps à se composer un visage. »

 

En un mouvement, les infirmières réajustent leurs tenues, réincorporent leur air discipliné. C’est l’heure de l’inspection du toubib en chef. Le professeur Leibovici est la raison pour laquelle l’entourage d’Alberto a insisté pour qu’il soit transféré de l’hôpital insignifiant où les ambulanciers l’ont conduit suite à son accident à la clinique Rémy de Gourmont.

Précédé par sa réputation, Leibovici est suivi à la trace par une assistante personnelle qui manipule une serviette et un flacon d’alcool de lavande d’où elle extrait, à l’aide d’une pipette, la dose requise à la purification des mains après chaque examen. Les voici qui s’approchent du lit d’Alberto :